La poursuite du voyage

La poursuite du voyage

Jeudi 5 mai Séance n°29 (plus que 4)

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On sent que l’on approche de la fin de ce long, très long voyage sur la route des rayons.

On commence à percevoir un changement subtil dans la qualité de la lumière et l’air n’a plus tout-à-fait la même odeur.

C’est un peu comme on sent que l’on s’approche de la côte bien avant de commencer à voir la mer.

Sauf que ce n’est pas l’iode des embruns marins que nous commençons à sentir. C’est quelque chose de beaucoup plus insolite.

Si vous avez déjà vécu ou travaillé à proximité d’une brasserie ou d’une raffinerie de pétrole, vous savez certainement le genre d’effluves auxquelles je fais allusion – par moments cela peut être presque agréable et le lendemain, vous allez trouver cela nauséabond.

C’est l’odeur du pays de l’incertitude.

Au cours de ces sept semaines où nous avons marché sur la route des rayons, la vie nous a paru d’une incroyable simplicité. On se lève tous les matins, on met ses chaussures et on marche. Les visites quotidiennes à l’hôpital deviennent fatigantes – parfois, cela peut paraître monotone et déprimant, mais au moins, on sait où on va et ce qu’on a à faire.

Nous savons maintenant que lorsque nous arriverons au sommet de cette dernière crête, juste devant nous, à l’extrémité de la route des rayons, nous découvrirons un nouveau paysage, totalement différent.

Mais nous avons l’habitude de voyager au pays de l’incertitude. Toute personne atteinte d’un cancer passe le plus clair de son temps à arpenter ce pays – un pays imprévisible, fait de sables mouvants et de brumes tourbillonnantes.

C’est un pays où l’on se déplace, à l’aveuglette, de test sanguin en test sanguin, d’un scanner à l’autre, de consultation en consultation.

Dans mon cas, il faudra attendre la fin du mois de juin avant de savoir si le traitement a été efficace.

Même quand Schwarzy aura tiré sa dernière salve, mercredi prochain, ses assauts radioactifs vont continuer à faire leur effet pendant plusieurs semaines. En fait, la radioactivité dans votre corps atteint son maximum après la fin du traitement avant de diminuer progressivement.

On m’a donc averti qu’à cause de cela, la sensation de fatigue risquait de connaître un pic au cours des deux semaines suivant la fin du traitement.

Plus tard, quand la biochimie sanguine sera stabilisée, viendra le moment de faire le premier test PSA et d’affronter la première consultation post radiothérapie pour entendre « Le Verdict ».

Je suis résolument convaincu que ce verdict sera positif.

Et puis commencera le jeu de l’attente. Trois mois, si j’ai la baraka, un mois, si jamais il y a un doute.

Plus on se rapproche du prochain test plus l’incertitude va augmenter. Et l’on regagnera la confiance à hauteur du nombre de bons résultats consécutifs que l’on réussira à aligner.

Mais il suffit d’un seul mauvais résultat pour que tout s’écroule et que l’on se voit relégué dans la zone de la peur et de l’anxiété.

Je me souviens encore, avec la boule au ventre, de la sensation odieuse que j’ai éprouvée à l’automne dernier, neuf mois après ma prostatectomie, quand mon taux de PSA est soudain monté en flèche.

Mais je fais confiance à Schwarzy. C’est une machine à tuer sans états d’âme. Je sais qu’il va traquer chacune de ces maudites cellules cancéreuses jusqu’à la dernière et les exploser avec son fusil à pompe de la mort.

On ne peut pas lui échapper.

Nous vivons tous avec une certaine dose d’incertitude. La différence, c’est que nous, les survivants du cancer, nous en sommes peut-être plus conscients que les autres.

Mais dans un sens, et c’est là le paradoxe, nous avons en fait une certaine chance. Nous ne nous leurrons pas à chercher une certitude dans les possessions matérielles ou les croyances dogmatiques.

Nous adoptons l’incertitude et nous apprenons aussi à savourer son odeur particulière. Nous ne prenons rien pour acquis. Nous apprécions chaque journée, au jour le jour.

Nous buvons le calice doré de la vie, puis nous le posons avec fracas sur la table et réclamons qu’on nous le remplisse encore.

Et c’est fou comme c’est bon !

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Une histoire de famille…

Une histoire de famille…

Mercredi 4 mai   Séance n°28 (plus que 5)

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DNA

Lorsque vous suivez la route des rayons, même sous un soleil radieux de mai, il est tentant d’en vouloir à vos parents, à leurs propres parents ainsi qu’à leurs ascendants.

Vous trouvez peut-être cela choquant mais c’est malheureusement la réalité.

Si cela peut vous rassurer, j’ai aussi toutes les raisons de battre ma propre coulpe.

Cela demande quelques explications.

Il y a des années, mon premier vrai job à la télévision, consistait à faire des recherches pour la fameuse émission de consommateurs en croisade, « That’s Life! » (C’est la vie !). Animée par Esther Rantzen (Toute en dents et accompagnée de légumes aux formes suggestives), c’était un mélange subtil d’humour potache et de très sérieux.

J’ai passé plusieurs semaines à travailler sur un thème développant la façon dont nous devrions tous prendre soin de notre cœur en arrêtant de fumer, en faisant plus d’exercice et en surveillant notre alimentation.

Dans le cadre de mes recherches, j’ai dû me rendre à l’hôpital St Mary de Londres pour discuter avec un éminent cardiologue, expert en la matière.

Il m’a cité quelques excellents principes selon lesquels nous devrions tous faire des efforts pour rester en bonne santé et éviter les crises cardiaques. Je me suis mis à griffonner dans mon carnet avec enthousiasme.

Puis il a marqué une pause, m’a regardé avec un regard plein de discernement et m’a dit :

« Est-ce que je peux vous parler un peu en off ? »

J’ai posé mon carnet.

« Tous ces conseils sur le régime alimentaire et l’exercice sont extrêmement précieux, mais il faut relativiser. Nous devons faire attention de ne pas induire les gens en erreur ni leur donner de faux espoirs. »

Il a observé mon expression un peu choquée puis il a continué.

« Je ne pourrais jamais dire cela ouvertement mais il m’apparaît comme assez clair que le plus grand et unique facteur, déterminant vos risques d’avoir ou non une crise cardiaque, est un facteur génétique. Nous ne pouvons pas encore le prouver mais avec les progrès de la médecine, je crois que cela deviendra de plus en plus une évidence. »

Quelques 30 années plus tard, on ne peut que constater à quel point il avait raison. Il se passe rarement une semaine sans qu’un nouveau rapport ne sorte, expliquant la façon dont les scientifiques ont pu identifier un défaut dans la complexité de notre ADN et les maladies que cela risque d’engendrer. Ils arrivent même à savoir quel gène détermine la jeunesse de notre apparence à mesure que nous vieillissons.

J’imagine que ce n’est qu’une question de temps avant que nous puissions comprendre et analyser pourquoi certaines personnes menant une vie saine développent un cancer ou une maladie cardiaque alors que d’autres, fumeurs invétérés et amateurs de kebabs, y échappent.

Comme je l’ai déjà dit, je considère les reproches comme un sentiment humain vraiment inutile, mais si vous voulez absolument trouver un responsable à mon cancer, vous devriez probablement chercher du côté de mes parents, de leurs propres parents et des générations précédentes (ou du moins dans la configuration d’une infime partie de leurs gènes).

Et je devrais probablement m’excuser à l’avance auprès de mes enfants, mes petits-enfants et mes arrière petits-enfants.

Tout cela soulève tout un tas de questions problématiques, notamment sur le libre-arbitre et le déterminisme, que je n’ai pas pour ambition de développer maintenant.

Mais je voudrais quand même faire une remarque. Il est certes extrêmement tentant de vouer au diable toute votre ascendance génétique mais personnellement, je m’en garderai bien.

Je suis heureux et fier d’avoir hérité de mes parents leur intelligence ; l’extraordinaire volonté de ma mère ; la bonne humeur et la générosité de mon père (et, je crois, un certain don de plume).

Comme les êtres humains, les génomes se présentent tout d’un bloc (du moins pour l’instant).

Je ne suis pas religieux, mais j’aime le message derrière la dénommée « prière de la sérénité » attribuée au théologien américain Reinhold Niebuhr :

« Donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne puis changer, le courage de changer les choses sur lesquelles j’ai un pouvoir, et la sagesse de connaître la différence entre les deux. »

Une fois par an

Une fois par an

Mardi 3 mai   Séance n°27 (plus que 6)

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J’ai attendu la date d’aujourd’hui avec une joie toute enfantine.

Chaque jour, au moment où je monte sur la table de traitement, les radiologues me posent toujours les mêmes questions.

Ils savent qui je suis, je sais qui ils sont, mais ils sont obligés d’en passer par les formalités de vérification de mon identité.

« OK Simon, pouvez-vous s’il vous plaît nous donner votre date de naissance ainsi que la première ligne de votre adresse ? »

Normalement, je déclame le mantra habituel – mais aujourd’hui, j’étais en mesure d’ajouter quelques fioritures.

« Je suis né ce même jour, il y a 57 ans, en 1959. Ma mère m’a dit que ce jour-là il s’était mis à neiger, juste pendant que mon père la conduisait à la maternité. »

Je ne sais pas s’ils l’ont fait exprès ou si c’est le hasard, mais je trouve cela rassurant que l’appareil administratif de l’hôpital utilise votre date de naissance comme moyen d’identification. Il est certainement beaucoup plus facile à retenir que mon numéro de patient, à 8 chiffres (j’ai tendance à intervertir deux des chiffres !)

Cela contribue à préserver votre sentiment d’identité personnelle alors que vous passez d’un médecin à l’autre au sein de l’énorme machinerie qu’est le NHS (Sécurité sociale).

« Je ne suis pas un numéro ! Je suis un homme libre ! »

C’est certainement mieux que la BBC où je travaillais autrefois. Là-bas, il était quasiment impossible de se déplacer sans décliner son numéro d’employé ou sans avoir à l’inscrire dans la case appropriée.

Cela fait presque 30 ans que je n’y travaille plus mais je peux encore le débiter : 256983J. (Et chaque fois que je le récite, j’ai toujours l’impression que je devrais aussi me mettre au garde-à-vous et saluer !)

Quelques autres chiffres : le 3 mai est la 123ème journée de l’année et tombe à un moment où nous avons tous besoin d’un changement de rythme – il ne reste plus que 236 jours avant Noël.

Je partage mon anniversaire avec le Premier ministre israélien, Golda Meir ; le chanteur soul James Brown (qui a survécu à un cancer de la prostate) ; le philosophe politique, Niccolo Machiavelli et le boxeur Sugar Ray Robinson. Le comédien, acteur, auteur et dramaturge, Ben Elton, a exactement le même âge que moi.

D’après les horoscopes, nous avons tous une affinité instinctive avec les chiffres qui nous prédispose aux finances et aux prévisions budgétaires.

J’aimerais tellement que ce soit vrai !

Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai un rendez-vous urgent avec un gâteau d’anniversaire !

Il était deux fois…

Il était deux fois…

Lundi 2 mai   Jour férié

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Pas de traitement aujourd’hui non plus car c’est un jour férié.
Alors le blog d’aujourd’hui est de nouveau rédigé par ma compagne française qui me suit, étape par étape, dans ce voyage jusqu’au bout des rayons.

UNE FOIS

Tout au long de notre vie, on nous enseigne que l’on a droit qu’à une seule chance.

« Vous n’aurez jamais une deuxième chance de faire une première bonne impression. » (David Swanson)

« Dans la vie, on ne peut pas revenir sur ses pas, ni revenir en arrière. Il n’y a pas de deuxième chance. » (Daphné du Maurier)

« Tu n’auras pas de deuxième chance. La vie n’est pas un jeu Nintendo. » (Eminem)

Etc.

Nous vivons dans le culte de la performance où l’on doit donc toujours s’efforcer de faire de son mieux, dès la première fois.

C’est aussi ce que la plupart des gens pensent au sujet du cancer de la prostate. On ne peut l’avoir qu’une fois ! Si seulement c’était vrai !

Dans notre cas, cela ne s’applique pas du tout. Pour ceux qui l’ignorent encore, nous nous sommes connus il y a très longtemps, bien avant les ordinateurs et autres smart phones (mais la télévision existait déjà en couleur, quand même !). Puis nous avons vécu chacun une vie passionnante, comblée par deux enfants magnifiques (quatre en tout !). Nous nous sommes alors retrouvés au bout de 32 années. Nous avons donc eu la chance d’avoir plein de deuxièmes premières fois.
Et ils vécurent heureux et eurent plein de…

Ah ! C’est là que le bât blesse. Plein de quoi ?

Ça, c’était avant ! Avant l’annonce du cancer qui a un peu terni le conte de fées.

Là, nous sommes au cinéma en train d’assister à un double take. C’est une technique très intéressante (en français un plan doublé) qui consiste à voir une première fois un élément perturbateur sans le relever, à faire comme si de rien n’était et de continuer à avancer, puis subitement on réalise ce qu’on vient de voir et la caméra revient sur ses pas pour fixer l’objet une seconde fois et observer la réaction.

– Cette technique a été apparemment inventée ou utilisée pour la première fois par Stan Laurel, du célèbre duo Laurel et Hardy, dans une scène où Laurel tripote sa cravate. –

Là, il n’y a malheureusement rien de vraiment comique. L’œil de la caméra vient de nous faire réaliser que tout n’était peut-être pas aussi idyllique que ça en avait l’air. C’est un peu comme si le mot « cancer » clignotait maintenant au dessus de la tête des protagonistes. On se demande alors comment on a pu ne pas s’en rendre compte plus tôt ! Mais la réponse est simple, c’est parce que cela ne se voit pas. Ce serait merveilleux si l’on pouvait détecter un cancer de la prostate rien qu’en regardant, une fois, même deux fois, les hommes dans les yeux. Ce jour viendra peut-être mais pour l’instant, seul un test PSA permet de revenir sur la prise antérieure et de repérer cette saloperie chez un homme jeune, 100% asymptomatique.

Ensuite, et malheureusement, ce foutu cancer ne se gêne pas non plus pour réapparaître une deuxième fois, alors qu’on croyait s’en être définitivement débarrassé.

C’est triste, c’est rageant, c’est insupportable !

Et en plus, il va falloir sans cesse contrôler pour s’assurer qu’il est bien parti. Si on le pouvait, le mieux ce serait sûrement une caméra de surveillance. Une chance sur deux !!

Maintenant soyons pragmatiques. Quelle était la probabilité déjà de se rencontrer, en habitant deux pays différents, et de se voir offrir une deuxième chance au bout de 32 ans ? Une sur mille, sur dix mille, sur cent mille, sur un million ? Et pourtant…

Alors oui, on peut y croire ; une chance sur deux, cela paraît vraiment énorme et on est quasiment sûr de gagner.

On peut aussi donner un petit coup de pouce au destin. Par exemple, on peut couper des scènes au montage. Moi, je couperais bien toutes celles où l’on voit des gens souffrir. Mais je garderais les sourires des radiologues, toujours soucieux de votre bien-être. Et je rajouterais des rêves en couleur avec de la musique relaxante. Et des amis, pleins d’amis…

Cela commence à prendre forme.

J’ai souvent pensé que Jacques Brel parlait de nous quand il a écrit :

« Je te parlerai de ces amants-là
Qui ont vu deux fois leurs cœurs s’embraser ».

La chanson s’appelle « Ne me quitte pas » mais là, on a plutôt envie de dire « Quitte-moi, va-t-en, fous le camp ! » Et le plus tôt sera le mieux !

Alors dans le scénario, on retrouve les héros un peu plus tard. Ils ont peut-être deux fois plus de rides mais s’aiment probablement deux fois plus fort et surtout, ils ont triomphé de ce crabe de malheur.

Il paraît que le facteur sonne toujours deux fois. Malheureusement, souvent, le cancer aussi. Mais nous ferons tout pour que ce soit bien la dernière…

Et de toute façon, nous n’avons prévu qu’une seule fin pour ce film et c’est un « Happy Ending » !

La politique de l’autruche ?

La politique de l’autruche ?

Vendredi 29 avril Séance n°26 (plus que 7)

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Il y a une nouvelle campagne de publicité qui passe en ce moment au Royaume-Uni pour essayer de sensibiliser les hommes sur le risque de cancer de la prostate.

Je ne suis pas super fan du spot, mais l’essentiel du message passe quand même.

Faire semblant d’ignorer le risque de cancer de la prostate ne le fera pas disparaître et cela pourrait même rendre les choses pire, bien pire.

Je comprends que cela puisse sembler assez « gonflé » venant de quelqu’un qui vient juste de terminer une semaine de radiothérapie particulièrement éprouvante.

N’aurait-il pas été préférable de laisser faire les choses et d’éviter ce traitement de cheval ?

La réponse est « Non » – avec un gros N majuscule.

La fatigue physique et psychologique que j’ai éprouvée cette semaine (et vous serez heureux d’apprendre que je la gère à présent beaucoup mieux) n’est vraiment rien à côté de ce qui aurait pu m’arriver si je n’avais pas fait de test, ni subi de traitement.

Laissez-moi vous expliquer cela un peu plus en détail – ne zappez pas, je vais tâcher de faire aussi court que possible.

Les cancers de la prostate sont classés en 4 stades (plus d’infos ici et les informations détaillées – en anglais)

Environ 90% des hommes diagnostiqués à un stade 1 ou 2 ont une espérance de vie d’au moins cinq ans et 65 à 90% d’entre eux vivront au moins 10 ans de plus.

(J’ai été diagnostiqué à 55 ans avec un cancer de la prostate de stade 2)

Si vous êtes diagnostiqué avec un cancer de stade 3, vous avez 70 à 80% d’espérance de vie au-delà de cinq ans.

Si vous êtes diagnostiqué lorsque votre cancer a atteint le stade 4, vous n’avez plus que 30% de chance de survivre au moins cinq ans.

Je suppose que vous voyez où je veux en venir !

C’est comme pour tous les cancers – plus vous attendez, plus le mal progresse et moindres sont les chances de pouvoir vous soigner.

Il est choquant de constater que 20 à 30% des cas ne sont pas diagnostiqués avant d’avoir atteint le stade 4.

Maintenant, oublions un peu les statistiques. Grâce à ce blog, j’ai pu faire connaissance en ligne avec un certain nombre d’hommes atteints du cancer de la prostate. Certaines de leurs histoires sont déchirantes. Le cancer de stade 4 n’est pas guérissable. A ce stade, tout ce que les médecins peuvent faire, c’est gagner du temps, mais pas plus.

Alors, écoutez-moi, même si vous ne présentez aucun symptôme (ce qui fut mon cas), demandez à votre médecin de vous prescrire une prise de sang pour un test PSA, en particulier si :

  • vous avez plus de 50 ans
  • vous êtes un homme de couleur
  • votre père ou votre frère a eu un cancer de la prostate
  • votre mère a eu un cancer du sein.

Et s’il y a un historique de cas de cancer de la prostate dans votre famille (c’est le cas de la mienne), vous devriez penser à faire ce test bien avant d’avoir 50 ans.

Je vous souhaite un bon week-end de trois jours. (NDT: en Angleterre, c’est le lundi 2 mai qui est férié !) Allez faire un parcours de golf avec vos amis (ou n’importe quelle autre activité qui vous branche) et puis la semaine prochaine, si vous êtes concernés par l’une de ces catégories, prenez rendez-vous avec votre médecin pour en parler.

Et moi ? Et bien, moi, je vais au cinéma.

Marée basse

Marée basse

Jeudi 28 avril Séance n°25 (plus que 8)

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Je suis toujours fatigué mais j’ai repris la course. J’ai aussi relevé la tête.

Merci pour les nombreux messages de soutien – cela m’a vraiment aidé. Aujourd’hui, je me suis senti beaucoup mieux.

J’ai passé un cap et je peux à présent voir au loin la ligne d’arrivée. Mon moral commence à remonter.

Le radiologue m’a averti ce soir que la fatigue est susceptible de connaître un pic, une ou deux semaines après la fin du traitement.

« Mais ça ira, » a-t-il dit: « Vous tenez bien le choc. »

Enfin des paroles douces à mon oreille. Mon moral est encore monté d’un cran.

C’est étrange, mais je pense qu’instinctivement, on sait quand on a touché le fond. Cela m’est déjà arrivé.

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Voilà ce que j’avais écrit peu de temps après la prostatectomie que j’ai subie le lundi 19 janvier 2015 :

C’est bizarre comme on peut prendre conscience que l’on a touché le fond.

Pour moi, ce fut le mardi soir – le jour suivant l’opération.

Au cours de la journée, j’avais fait deux tentatives infructueuses pour me lever et essayer de marcher. A deux reprises, le simple fait de me mettre debout avait déclenché ce qu’on appelle, je crois, un malaise vagal. En termes néophytes, cela signifie que vous êtes pris de sueurs froides et que vous vous sentez sur le point de défaillir.

Je me suis senti nul.

L’effet des analgésiques post-opératoires s’était estompé. J’ai commencé à ressentir la douleur et à m’apitoyer sur mon triste sort.

Ensuite, j’ai commencé à paniquer à l’idée que quelque chose clochait peut-être. Chaque fois que les infirmières me regardaient, elles avaient tendance à froncer légèrement les sourcils. Lorsque le chirurgien est entré, en tenue de salle d’op, et qu’il a passé un certain temps à ausculter mon pouls, j’ai compris qu’elles avaient été suffisamment inquiètes pour appeler le grand patron. « Reposez-vous et on verra comment vous vous sentez dans la matinée, » fut son diagnostique.

Je restai sur mon lit à flotter dans les limbes.

Puis le dîner est arrivé. Comme on l’avait plus ou moins prévu, j’ai initié le laborieux processus de me lever pour prendre mon dîner assis dans un fauteuil à côté de mon lit. Alors que j’avançai péniblement jusqu’au dit fauteuil, ma compagne a couvert mes épaules avec ma robe de chambre, le froid se faisant étonnamment sentir dans cette chambre d’hôpital.

Et j’eus soudain une vision de moi-même, comme si je m’observais d’en haut. Décomposé, clopinant et pathétique.

Je parvins à m’abaisser jusqu’au fauteuil. Je tripatouillai mon dîner, en essayant de manger quelque chose. J’avais l’impression d’avoir au moins 90 ans. Et finalement je n’ai plus rien réussi à contrôler. Je me suis mis à pleurer. Tout mon corps était secoué de sanglots de désespoir.

Marée basse. Le vide. L’épuisement…

C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à aller mieux. Les gentilles paroles d’encouragement de ma douce compagne et ses gestes tendres m’ont permis de remonter la pente.

Et, de toute façon, je savais que j’avais franchi un cap.

C’est toujours juste avant l’aube qu’il fait le plus froid et le plus sombre. Mais le soleil finit toujours par se lever.

Un peu trop d’imagination…

Un peu trop d’imagination…

Mercredi 27 avril Séance n°24 (plus que 9)

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J’ai bien peur de m’être pris le mur, comme disent les marathoniens.

Mes réserves sont vides, je commence à courber la tête et j’ai dû ralentir le pas pour passer à une allure de marche.

Je me force à me rappeler qu’il faut continuer à compter. Regarde donc les chiffres ! Tu es maintenant passé à un seul ! Plus que 9 ! Allez, vas-y, encore un petit effort !

Mais ça ne marche pas, pas aujourd’hui.

Cette sensation de fatigue permanente me cloue au sol. Quand on se réveille après un long et profond sommeil et que l’on se sent toujours épuisé, la seule perspective de devoir affronter la journée paraît insurmontable.

Je me bats pour ne pas baisser ma garde – pour maintenir des défenses solides. Mais le cancer se débrouille quand même pour placer quelques coups de poing.

Dans ma vie professionnelle, je suis payé pour imaginer des choses. En tant que producteur de documentaires, vous devez imaginer des histoires, réfléchir à la façon dont vous allez les développer et les réaliser, puis comment en assurer la production. Dans ma situation actuelle, cela s’avère être une véritable calamité.

Chaque jour, il vous faut faire un effort conscient pour ne pas suivre les sinistres scénarios tapis au détour de votre imagination et vous devez résister au réflexe d’en mettre au point les détails, de laisser se dérouler les différentes scènes dans votre tête.

Sinon, sans vous en rendre compte, vous risquez de vous retrouver dans les ténèbres et de vous y perdre.

Mais cette satanée fatigue rend la tâche plus difficile que d’habitude.

Vous essayez bien sûr de réagir – les statistiques ne sont que des statistiques, vous êtes en forme et majoritairement en bonne santé, et donc prêt pour le combat. Mais c’est là que les voix sinistres vous soufflent qu’il faut arrêter de bercer vos illusions et regarder la vérité en face. Alors vous les repoussez à nouveau, en vous répétant le mantra préconisé par vos proches et vos amis : il faut garder l’esprit positif, il faut rester fort.

Mais ça vous pèse. Ça vous détruit à petit feu. C’est une telle dépense d’énergie psychique et émotionnelle pour garder les idées noires à distance que de temps à autre, cela vous submerge.

Recroquevillé en position fœtale dans les affres de la nuit noire, vous êtes là, à geindre et à gémir, tandis que le cancer vous prend à la gorge et vous retourne les tripes, encore et encore.

Le côté pervers des choses, c’est que cela paraît quelque part plus facile de rester là, roulé en boule, et de se laisser aller à son chagrin, à la colère et de s’apitoyer sur son propre sort.

Et puis cela finit par passer. Les tendres caresses de votre compagne, ses mots d’amour, vous aident à trouver le sommeil. Épuisé, le corps rend les armes et vous plongez dans l’abandon bienheureux du sommeil.

Et puis le soleil se lève et c’est un nouveau jour. Et là vous savez bien ce que vous avez à faire, ce que vous devez faire.

Vous devez revenir vers la lumière. Vous avez besoin de vous imprégner de sa force et de son énergie.

Tel un voyageur de l’espace à la dérive vous vous cramponnez à votre cordon de sécurité et vous finissez par arriver à vous raccrocher à la poignée.

Vous devez vous obliger à ramener votre imagination vers des sentiers plus positifs.

D’autres ont réussi avant vous. La radiothérapie va fonctionner. Les cellules cancéreuses vont finir par être anéanties et elles mourront.

Et peut-être bien que les autres cellules vont souffrir au passage, mais elles sont plus vigoureuses – elles peuvent réparer leur propre ADN pour effacer les dommages infligés par les rayons X.

Vous allez vous reconstruire et retrouver la vie que vous aimez, les gens que vous aimez.

Il faut garder à l’esprit que vous allez vous en sortir.

Vous devez vous tourner vers un avenir prometteur et juste continuer à avancer, même au ralenti, vers le soleil levant.