De nouvelles perspectives

De nouvelles perspectives

Samedi 21 mai

On dit que l’éloignement renforce l’affection. Alors permettez-moi de vous dire à quel point j’apprécie de pianoter sur mon clavier pour communiquer avec vous.

Désolé d’avoir récemment brillé par mon silence, mais l’intensité de ces dix derniers jours, depuis la fin de mon traitement de radiothérapie, ne m’a laissé que très peu de temps pour l’écriture.

Bien que je ne sois pas vraiment parti loin, la fin de mon voyage au pays des rayons ressemblait fort à un retour à la maison au bout d’un périple dans des contrées lointaines.

Et comme toujours, rentrer chez soi après un long voyage vous donne une nouvelle perspective sur les choses.

Cela permet entre autres de réaliser le temps que nous passons à faire des choses certes importantes, mais pas primordiales – comme passer l’aspirateur, faire la vaisselle et gagner sa vie.

Une fois sorti de la routine habituelle, tel projet qui paraissait essentiel et urgent peut sembler tout à coup beaucoup moins important. Il faut alors faire un réel effort pour trouver l’enthousiasme et l’énergie nécessaires.

Le retour permanent au tumulte de la vie quotidienne au pays de l’incertitude apporte de nombreuses joies mais aussi quelques frustrations.

Ne serait-ce pas merveilleux si les gens faisaient tout bien dès la première fois au lieu d’avoir à passer plusieurs appels téléphoniques et envoyer de nombreux courriels pour réparer leurs conneries et obtenir que ce soit enfin fait correctement. Ou alors, c’est peut-être juste que je vieillis !

Physiquement, j’ai l’impression d’accuser plus que mon âge (même si j’espère qu’avec le temps cela va s’estomper).

La sieste m’est devenue essentielle. A défaut, je risque de m’affaler et de m’endormir pour un long sommeil en rentrant chez moi en fin d’après-midi – ce qui réduit ainsi les chances de passer ensuite une bonne nuit et augmente celles de tomber dans un cercle vicieux.

Et quand je suis par monts et par vaux, il me semble que je passe les lieux publics au crible avec l’œil d’une personne plus âgée.

La grogne des intestins a cédé la place à un léger marmonnement, mais la fréquence et l’urgence des appels de la nature impliquent que je passe mon temps à repérer où sont les toilettes les plus proches.

J’avais déjà entendu les gens s’en plaindre mais je prends à présent toute la mesure du scandaleux manque de toilettes publiques dans les centres urbains.

Je récupère assez bien l’endurance physique, mais je me rends compte qu’il faut aménager ici et là des petites plages de repos et faire attention à ne pas passer dans la zone rouge. Si cela arrive, ma batterie risque de se retrouver à plat en une fraction de seconde alors qu’il m’en restait au moins 30%.

Et je ne suis pas beau à voir quand mon écran n’est qu’une ennuyeuse dalle noire où seul le voyant de « charge » est éclairé.

Mais tout cela n’est rien à côté de l’émotion pure que procure la liberté.

Il y a près de quarante ans (gloups !), avec un Pass Euro Rail en poche et quatre billets de dix dollars dans ma botte en cas d’urgence, je suis parti faire un grand voyage à travers l’Europe de l’Est, derrière le rideau de fer.

Après trois semaines fascinantes passées dans la rigueur morne de la Hongrie néostalinienne et de la Roumanie de Ceaucescu, j’ai pris un train de nuit et je suis arrivé en Italie par un beau matin radieux et ensoleillé.

Je fus totalement ébloui, séduit et un peu désorienté.

Soudain, le monde regorgeait à nouveau de couleurs, de publicités, de voitures, de gens bien habillés, de rires, de visages souriants et de musique et puis je redécouvrais ce qu’étaient les voitures toujours plus nombreuses, la cuisine savoureuse, le style, la passion et enfin la vie.

Je sais que je viens juste de fêter mon 57ème anniversaire mais au fond de moi, je revis mes 18 ans.

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Une histoire de famille…

Une histoire de famille…

Mercredi 4 mai   Séance n°28 (plus que 5)

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DNA

Lorsque vous suivez la route des rayons, même sous un soleil radieux de mai, il est tentant d’en vouloir à vos parents, à leurs propres parents ainsi qu’à leurs ascendants.

Vous trouvez peut-être cela choquant mais c’est malheureusement la réalité.

Si cela peut vous rassurer, j’ai aussi toutes les raisons de battre ma propre coulpe.

Cela demande quelques explications.

Il y a des années, mon premier vrai job à la télévision, consistait à faire des recherches pour la fameuse émission de consommateurs en croisade, « That’s Life! » (C’est la vie !). Animée par Esther Rantzen (Toute en dents et accompagnée de légumes aux formes suggestives), c’était un mélange subtil d’humour potache et de très sérieux.

J’ai passé plusieurs semaines à travailler sur un thème développant la façon dont nous devrions tous prendre soin de notre cœur en arrêtant de fumer, en faisant plus d’exercice et en surveillant notre alimentation.

Dans le cadre de mes recherches, j’ai dû me rendre à l’hôpital St Mary de Londres pour discuter avec un éminent cardiologue, expert en la matière.

Il m’a cité quelques excellents principes selon lesquels nous devrions tous faire des efforts pour rester en bonne santé et éviter les crises cardiaques. Je me suis mis à griffonner dans mon carnet avec enthousiasme.

Puis il a marqué une pause, m’a regardé avec un regard plein de discernement et m’a dit :

« Est-ce que je peux vous parler un peu en off ? »

J’ai posé mon carnet.

« Tous ces conseils sur le régime alimentaire et l’exercice sont extrêmement précieux, mais il faut relativiser. Nous devons faire attention de ne pas induire les gens en erreur ni leur donner de faux espoirs. »

Il a observé mon expression un peu choquée puis il a continué.

« Je ne pourrais jamais dire cela ouvertement mais il m’apparaît comme assez clair que le plus grand et unique facteur, déterminant vos risques d’avoir ou non une crise cardiaque, est un facteur génétique. Nous ne pouvons pas encore le prouver mais avec les progrès de la médecine, je crois que cela deviendra de plus en plus une évidence. »

Quelques 30 années plus tard, on ne peut que constater à quel point il avait raison. Il se passe rarement une semaine sans qu’un nouveau rapport ne sorte, expliquant la façon dont les scientifiques ont pu identifier un défaut dans la complexité de notre ADN et les maladies que cela risque d’engendrer. Ils arrivent même à savoir quel gène détermine la jeunesse de notre apparence à mesure que nous vieillissons.

J’imagine que ce n’est qu’une question de temps avant que nous puissions comprendre et analyser pourquoi certaines personnes menant une vie saine développent un cancer ou une maladie cardiaque alors que d’autres, fumeurs invétérés et amateurs de kebabs, y échappent.

Comme je l’ai déjà dit, je considère les reproches comme un sentiment humain vraiment inutile, mais si vous voulez absolument trouver un responsable à mon cancer, vous devriez probablement chercher du côté de mes parents, de leurs propres parents et des générations précédentes (ou du moins dans la configuration d’une infime partie de leurs gènes).

Et je devrais probablement m’excuser à l’avance auprès de mes enfants, mes petits-enfants et mes arrière petits-enfants.

Tout cela soulève tout un tas de questions problématiques, notamment sur le libre-arbitre et le déterminisme, que je n’ai pas pour ambition de développer maintenant.

Mais je voudrais quand même faire une remarque. Il est certes extrêmement tentant de vouer au diable toute votre ascendance génétique mais personnellement, je m’en garderai bien.

Je suis heureux et fier d’avoir hérité de mes parents leur intelligence ; l’extraordinaire volonté de ma mère ; la bonne humeur et la générosité de mon père (et, je crois, un certain don de plume).

Comme les êtres humains, les génomes se présentent tout d’un bloc (du moins pour l’instant).

Je ne suis pas religieux, mais j’aime le message derrière la dénommée « prière de la sérénité » attribuée au théologien américain Reinhold Niebuhr :

« Donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne puis changer, le courage de changer les choses sur lesquelles j’ai un pouvoir, et la sagesse de connaître la différence entre les deux. »

Il était deux fois…

Il était deux fois…

Lundi 2 mai   Jour férié

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Pas de traitement aujourd’hui non plus car c’est un jour férié.
Alors le blog d’aujourd’hui est de nouveau rédigé par ma compagne française qui me suit, étape par étape, dans ce voyage jusqu’au bout des rayons.

UNE FOIS

Tout au long de notre vie, on nous enseigne que l’on a droit qu’à une seule chance.

« Vous n’aurez jamais une deuxième chance de faire une première bonne impression. » (David Swanson)

« Dans la vie, on ne peut pas revenir sur ses pas, ni revenir en arrière. Il n’y a pas de deuxième chance. » (Daphné du Maurier)

« Tu n’auras pas de deuxième chance. La vie n’est pas un jeu Nintendo. » (Eminem)

Etc.

Nous vivons dans le culte de la performance où l’on doit donc toujours s’efforcer de faire de son mieux, dès la première fois.

C’est aussi ce que la plupart des gens pensent au sujet du cancer de la prostate. On ne peut l’avoir qu’une fois ! Si seulement c’était vrai !

Dans notre cas, cela ne s’applique pas du tout. Pour ceux qui l’ignorent encore, nous nous sommes connus il y a très longtemps, bien avant les ordinateurs et autres smart phones (mais la télévision existait déjà en couleur, quand même !). Puis nous avons vécu chacun une vie passionnante, comblée par deux enfants magnifiques (quatre en tout !). Nous nous sommes alors retrouvés au bout de 32 années. Nous avons donc eu la chance d’avoir plein de deuxièmes premières fois.
Et ils vécurent heureux et eurent plein de…

Ah ! C’est là que le bât blesse. Plein de quoi ?

Ça, c’était avant ! Avant l’annonce du cancer qui a un peu terni le conte de fées.

Là, nous sommes au cinéma en train d’assister à un double take. C’est une technique très intéressante (en français un plan doublé) qui consiste à voir une première fois un élément perturbateur sans le relever, à faire comme si de rien n’était et de continuer à avancer, puis subitement on réalise ce qu’on vient de voir et la caméra revient sur ses pas pour fixer l’objet une seconde fois et observer la réaction.

– Cette technique a été apparemment inventée ou utilisée pour la première fois par Stan Laurel, du célèbre duo Laurel et Hardy, dans une scène où Laurel tripote sa cravate. –

Là, il n’y a malheureusement rien de vraiment comique. L’œil de la caméra vient de nous faire réaliser que tout n’était peut-être pas aussi idyllique que ça en avait l’air. C’est un peu comme si le mot « cancer » clignotait maintenant au dessus de la tête des protagonistes. On se demande alors comment on a pu ne pas s’en rendre compte plus tôt ! Mais la réponse est simple, c’est parce que cela ne se voit pas. Ce serait merveilleux si l’on pouvait détecter un cancer de la prostate rien qu’en regardant, une fois, même deux fois, les hommes dans les yeux. Ce jour viendra peut-être mais pour l’instant, seul un test PSA permet de revenir sur la prise antérieure et de repérer cette saloperie chez un homme jeune, 100% asymptomatique.

Ensuite, et malheureusement, ce foutu cancer ne se gêne pas non plus pour réapparaître une deuxième fois, alors qu’on croyait s’en être définitivement débarrassé.

C’est triste, c’est rageant, c’est insupportable !

Et en plus, il va falloir sans cesse contrôler pour s’assurer qu’il est bien parti. Si on le pouvait, le mieux ce serait sûrement une caméra de surveillance. Une chance sur deux !!

Maintenant soyons pragmatiques. Quelle était la probabilité déjà de se rencontrer, en habitant deux pays différents, et de se voir offrir une deuxième chance au bout de 32 ans ? Une sur mille, sur dix mille, sur cent mille, sur un million ? Et pourtant…

Alors oui, on peut y croire ; une chance sur deux, cela paraît vraiment énorme et on est quasiment sûr de gagner.

On peut aussi donner un petit coup de pouce au destin. Par exemple, on peut couper des scènes au montage. Moi, je couperais bien toutes celles où l’on voit des gens souffrir. Mais je garderais les sourires des radiologues, toujours soucieux de votre bien-être. Et je rajouterais des rêves en couleur avec de la musique relaxante. Et des amis, pleins d’amis…

Cela commence à prendre forme.

J’ai souvent pensé que Jacques Brel parlait de nous quand il a écrit :

« Je te parlerai de ces amants-là
Qui ont vu deux fois leurs cœurs s’embraser ».

La chanson s’appelle « Ne me quitte pas » mais là, on a plutôt envie de dire « Quitte-moi, va-t-en, fous le camp ! » Et le plus tôt sera le mieux !

Alors dans le scénario, on retrouve les héros un peu plus tard. Ils ont peut-être deux fois plus de rides mais s’aiment probablement deux fois plus fort et surtout, ils ont triomphé de ce crabe de malheur.

Il paraît que le facteur sonne toujours deux fois. Malheureusement, souvent, le cancer aussi. Mais nous ferons tout pour que ce soit bien la dernière…

Et de toute façon, nous n’avons prévu qu’une seule fin pour ce film et c’est un « Happy Ending » !

La politique de l’autruche ?

La politique de l’autruche ?

Vendredi 29 avril Séance n°26 (plus que 7)

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Il y a une nouvelle campagne de publicité qui passe en ce moment au Royaume-Uni pour essayer de sensibiliser les hommes sur le risque de cancer de la prostate.

Je ne suis pas super fan du spot, mais l’essentiel du message passe quand même.

Faire semblant d’ignorer le risque de cancer de la prostate ne le fera pas disparaître et cela pourrait même rendre les choses pire, bien pire.

Je comprends que cela puisse sembler assez « gonflé » venant de quelqu’un qui vient juste de terminer une semaine de radiothérapie particulièrement éprouvante.

N’aurait-il pas été préférable de laisser faire les choses et d’éviter ce traitement de cheval ?

La réponse est « Non » – avec un gros N majuscule.

La fatigue physique et psychologique que j’ai éprouvée cette semaine (et vous serez heureux d’apprendre que je la gère à présent beaucoup mieux) n’est vraiment rien à côté de ce qui aurait pu m’arriver si je n’avais pas fait de test, ni subi de traitement.

Laissez-moi vous expliquer cela un peu plus en détail – ne zappez pas, je vais tâcher de faire aussi court que possible.

Les cancers de la prostate sont classés en 4 stades (plus d’infos ici et les informations détaillées – en anglais)

Environ 90% des hommes diagnostiqués à un stade 1 ou 2 ont une espérance de vie d’au moins cinq ans et 65 à 90% d’entre eux vivront au moins 10 ans de plus.

(J’ai été diagnostiqué à 55 ans avec un cancer de la prostate de stade 2)

Si vous êtes diagnostiqué avec un cancer de stade 3, vous avez 70 à 80% d’espérance de vie au-delà de cinq ans.

Si vous êtes diagnostiqué lorsque votre cancer a atteint le stade 4, vous n’avez plus que 30% de chance de survivre au moins cinq ans.

Je suppose que vous voyez où je veux en venir !

C’est comme pour tous les cancers – plus vous attendez, plus le mal progresse et moindres sont les chances de pouvoir vous soigner.

Il est choquant de constater que 20 à 30% des cas ne sont pas diagnostiqués avant d’avoir atteint le stade 4.

Maintenant, oublions un peu les statistiques. Grâce à ce blog, j’ai pu faire connaissance en ligne avec un certain nombre d’hommes atteints du cancer de la prostate. Certaines de leurs histoires sont déchirantes. Le cancer de stade 4 n’est pas guérissable. A ce stade, tout ce que les médecins peuvent faire, c’est gagner du temps, mais pas plus.

Alors, écoutez-moi, même si vous ne présentez aucun symptôme (ce qui fut mon cas), demandez à votre médecin de vous prescrire une prise de sang pour un test PSA, en particulier si :

  • vous avez plus de 50 ans
  • vous êtes un homme de couleur
  • votre père ou votre frère a eu un cancer de la prostate
  • votre mère a eu un cancer du sein.

Et s’il y a un historique de cas de cancer de la prostate dans votre famille (c’est le cas de la mienne), vous devriez penser à faire ce test bien avant d’avoir 50 ans.

Je vous souhaite un bon week-end de trois jours. (NDT: en Angleterre, c’est le lundi 2 mai qui est férié !) Allez faire un parcours de golf avec vos amis (ou n’importe quelle autre activité qui vous branche) et puis la semaine prochaine, si vous êtes concernés par l’une de ces catégories, prenez rendez-vous avec votre médecin pour en parler.

Et moi ? Et bien, moi, je vais au cinéma.

Des bonnes et des mauvaises nouvelles…

Des bonnes et des mauvaises nouvelles…

Vendredi 22 avril Séance n°21 (plus que 12)

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On pourrait dire que cette semaine a été à la fois la meilleure et la pire des semaines.

Commençons par les mauvaises nouvelles.

La mort prématurée de Victoria Wood à l’âge de 62 ans (62 ! – peut-on seulement imaginer toutes les comédies, pièces de théâtre, chansons, tous les sketches, tous les rôles qu’elle aurait pu encore jouer pour nous), sa mort fut l’un de ces événements qui déclenchent une onde de choc et de consternation collective. (NDT: Victoria Wood était une artiste aux multiples talents, très connue et très aimée du public britannique.)

En règle générale, cela ne se produit heureusement pas très souvent. Mais cette année, ce fut une réelle hécatombe. David Bowie (69 ans), Alan Rickman (69 ans), Sir Terry Wogan (77 ans), Victoria Wood et maintenant Prince (57 ans).

Avant l’avènement des réseaux sociaux en ligne, c’était le genre de nouvelles choc que l’on se devait d’annoncer à d’autres. « Tu as entendu la dernière ? »

A présent que nous avons les réseaux sociaux, nous pouvons constater par nous-mêmes les véritables vagues d’émotion qui submergent les pages Facebook de nos amis et les comptes Twitter que nous suivons.

C’est le genre d’histoire qui risque de donner des cheveux blancs aux journalistes de l’information, notamment à ceux des journaux télévisés.

Chaque jour il faut mettre une actu en avant – Elle doit primer sur toutes les autres.

Les journaux télévisés ne peuvent pas tricher comme le font les journaux papier ou les sites Web, en plaçant plusieurs histoires à la une ou sur la page d’accueil, en les dispatchant de façon uniforme ou avec de subtiles nuances de hiérarchie.

Dans un monde plein d’événements dramatiques, comment peut-on décider que la mort d’un artiste doit prévaloir sur les sujets graves de notre planète ?

Il est notoire que les valeurs de l’information sont assez floues, mais en tant que jeune journaliste, j’ai appris que les vraies nouvelles sont celles que les gens partagent les uns avec les autres, en discutant. « Tu as entendu la dernière ? »

Or il se trouve que les nouvelles sont également censées être une sorte de brouillon de l’histoire, une fenêtre ouverte sur le monde, s’érigeant en redresseur de torts, en pilier essentiel de la démocratie – ce que quelqu’un, quelque part voudrait supprimer.

Il ne m’appartient pas de porter de jugement définitif, mais par rapport à l’argent de mon abonnement, la fonction majeure que j’attends des nouvelles, c’est d’exprimer et de partager l’expérience collective. Si ce n’est pas le cas, la connexion avec le public se perd dans la nuit des temps. Les nouvelles commencent alors à se flétrir et finissent par expirer.

Et les bonnes nouvelles dans tout ça ?

L’un de mes amis vient d’avoir une jolie petite fille, tous les étudiants de ma compagne ont brillamment réussi leurs examens d’anglais, le soleil a largement brillé cette semaine, les thyrses commencent à se dresser sur le marronnier d’Inde devant lequel je passe chaque jour et nous sommes le 22 avril.

Cela signifie que cela fait exactement un mois que nous avons commencé ce voyage au pays des rayons. Et nous progressons sans trop d’encombres (sourire) ! Un peu fatigué certes, quelques ronchonnements dans la tuyauterie, mais rien de bien grave.

Pour continuer dans les bonnes nouvelles – les versions anglaise et française de ce blog ont maintenant été vues plus de 1500 fois.

Mille mercis pour votre intérêt et votre soutien. Si vous êtes vous-mêmes en plein « voyage », de quelque nature qu’il soit, j’espère que cela pourra vous aider.

Je vous souhaite un excellent week-end. Si vous courez pour le marathon de Londres, nous vous ferons un coucou au moment où vous passerez devant nous et rendez-vous à l’arrivée.

Fluctuat nec mergitur *

Fluctuat nec mergitur *

Jeudi 21 avril  Quartier libre

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* Devise de la ville de Paris depuis le Moyen-Age pour montrer le caractère invincible de la ville : « Il est battu par les flots mais ne sombre pas. »

Une petite pause pour rompre avec le quotidien aujourd’hui – pas de traitement car c’est un jour de repos. Alors le blog d’aujourd’hui est rédigé par ma compagne française qui me suit, étape par étape, dans ce voyage jusqu’au bout des rayons.

Mais que diable allait-il faire dans cette galère !

Quand on a commencé à parler de radiothérapie, cela m’a fait peur. Non pas pour moi, mais pour l’homme de ma vie que l’on allait soumettre à une nouvelle épreuve.
Mais ce voyage, nous allions le faire ensemble. Nous avons l’habitude de tout partager et comme il est malheureusement évident que je ne peux pas m’adjuger la moitié de ses cellules cancéreuses, la seule chose que je puisse vraiment faire, c’est de marcher à ses côtés et de l’accompagner dans cet univers aux antipodes du romantisme !

C’est un peu déprimant d’assister au va et vient des malades, à pied, en fauteuil, ou même en lit. Et le plus dur, ce sont les petits enfants. J’admire les parents qui semblent toujours gais et pleins d’entrain pour donner le change à leurs petits bouts de chou.

Dès le début, la route des rayons m’a fait penser à un immense paquebot dont on traverserait les coursives pour se rendre jusqu’à la salle des machines. On y croise une foule éphémère tout à fait hétéroclite, entre le personnel médical et les patients, aux âges et aux métiers les plus divers. Une succession de silhouettes et de visages inconnus. Parfois, on a la chance d’en reconnaître un et l’on se sent rassuré. On cesse pour un temps d’être seuls dans cette foule anonyme.

Lors de la première session, j’ai trouvé l’endroit vraiment effrayant, surtout quand retentit cette sonnerie stridente comme pour indiquer qu’il faut quitter le navire et que l’on voit alors tout l’équipage se ruer en dehors de la salle de traitement.

Et là, je n’ai pu m’empêcher d’avoir envie de crier : « Mais attendez, il en reste un ! Vous en avez oublié un. Vous ne pouvez pas partir comme ça ! » J’avoue que la tentation était grande d’aller le chercher pour l’arracher de sa table et de ses machines et sauter ensuite avec lui dans un canot de sauvetage pour rejoindre la terre ferme.

Mais qu’allait-il donc faire dans cette galère !

Tout ceci semble tellement injuste.
Mais à y bien réfléchir, ce n’est pas le navire qui est en perdition. J’espère que c’est le cancer ! Nous sommes là pour Titaniquer le cancer, pour l’atomiser…

Nous voulons plus que tout voir ce monstre heurter un iceberg et sombrer dans les profondeurs insondables.
L’équipage fait tout son possible.
Nous ne sommes que des passagers de deuxième classe.
Le Capitaine nous a prévenus. C’est un voyage de longue haleine, il y aura des hauts et des bas.

On sait déjà qu’il n’y aura pas assez de canots de sauvetage pour tout le monde mais on peut toujours essayer de s’y embarquer. Nous devrons laisser les compagnons de route fraîchement rencontrés, sans savoir s’ils ont réussi à s’en sortir mais en l’espérant très fort. La mer sera glacée et sombre et le sauvetage demandera certains efforts mais cela vaut la peine de prendre quelques risques.

Au moins, nous avons tous un gilet de sauvetage. Il ne reste plus qu’à se mettre à l’eau, en bateau ou à la nage et avancer sans se retourner vers la guérison.

Lorsque nous commencerons à voir la terre de salut, au loin, nous saurons que nous sommes sauvés.

Bien sûr qu’il flotte notre canot de sauvetage. Il a beau être battu par les flots, on ne le laissera jamais couler ! Je suis prête à prendre mon quart, mon demi et mon tout, à écoper s’il le faut, à braver les vagues déchaînées…

Mais si je dois me noyer, ce ne sera certainement pas dans l’océan mais uniquement dans le bleu des yeux de mon amoureux !

Des hauts et des bas…

Des hauts et des bas…

Lundi 18 avril Séance n°18 (plus que 15)

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Une des caractéristiques de ce monde sens dessus dessous qu’est le pays des rayons, c’est que l’on peut croire en sa chance l’espace d’un instant et être voué à la malédiction l’instant d’après ; inspirez, vous avez le vent en poupe – expirez, vous êtes en train de couler à pic !

Aujourd’hui, en vue de mon traitement, je me suis allongé sur la table spéciale en fibre de carbone – je remercie au passage pour le don la famille de Hilda Manches (C’est son vrai nom).

Deux radiologues hautement qualifiés et parfaitement compétents étaient à l’œuvre de chaque côté de la table. L’un d’eux a appuyé sur un bouton et la table s’est mise à m’élever dans les airs jusqu’à l’œil implacable de Schwarzy.

« Mince alors, » ai-je dit, « J’ai l’impression d’être un avion de chasse que l’on hisse sur le pont d’un porte-avions. » Cela a fait rire la radiologue.

Mais c’était la pure vérité. Pendant un moment, j’ai imaginé être une pièce de matériel très coûteux, préparée pour être ajustée par une équipe d’ingénieurs et de techniciens qualifiés.

Je me suis senti incroyablement chanceux et privilégié qu’une telle machinerie de luxe soit déployée pour mon cas et que tant de médecins, radiologues, spécialistes pathologistes, ainsi que personnel de laboratoire et infirmières, tous qualifiés et expérimentés, fassent tout leur possible pour me débarrasser de cette connerie de cancer absurde.

Ensuite les radiologues ont baissé les lumières pour commencer à aligner mes petits tatouages avec les faisceaux de laser vert.

C’est un geste routinier assez étrange. Parfois, ils vont vous demander de vous repositionner mais, la plupart du temps, ils veulent juste que vous restiez allongé.

Avec habileté, ils pressent et pétrissent votre chair jusqu’à ce que soyez parfaitement positionné.

« Et là, je me sens comme de la pâte à pain ! »

«C’est ce qu’on appelle une descente rapide – passer de l’avion de chasse à un morceau de pâte ! » commenta la radiologue.

Nous sommes alors partis à rire tous les trois, le genre de rire de satisfaction qui entérine des propos tellement tristes de vérité que la seule chose qu’on puisse faire, c’est d’en rire – ou d’en pleurer.

Mais sur le moment, j’ai éprouvé tout à coup la sensation que je déteste le plus au monde ; celle de me sentir impuissant, passif, docile.

J’ai soudain ressenti tout le poids de cette incroyable malchance et de cette malédiction qui ont permis au cancer de me prendre dans ses méandres glaciales – à deux reprises. Je me suis senti floué par le fait que le retrait de ma prostate n’ait pas réussi à empêcher ces saloperies de cellules cancéreuses de se multiplier.

Bienvenue sur la route des rayons où le vent peut tourner en une fraction de seconde. Si vous n’y prenez pas garde, il peut s’engouffrer dans vos voiles et briser net votre mât.

J’ai tourné le gouvernail à fond et j’ai refoulé les pensées négatives. De toutes mes forces.

Les voiles se sont alors à nouveau gonflées comme il se doit.

Séance N°18, le 18ème jour du mois ? Hé hé ! Je devrais peut-être m’arrêter pour acheter un billet de loterie en rentrant à la maison. Après tout, je suis un sacré veinard !