La vie en tranches

La vie en tranches
English version

Samedi 2 juillet 2016

trojan-horse

Les mauvaises nouvelles ont récemment déferlé sur le Royaume-Uni – aussi bien politiques qu’économiques ou météorologiques.

Alors quand j’ai vu le médecin cette semaine pour ma première consultation depuis la fin de ma radiothérapie, suite à la récidive de mon cancer de la prostate, je redoutais une autre avalanche de mauvaises nouvelles.

Mais en fait, elles furent plutôt encourageantes.

L’analyse de sang montre que la radiothérapie a eu un effet certain. Le taux de PSA, le marqueur que l’on utilise pour détecter la présence de cellules cancéreuses, a chuté de près de 90% (pour ceux qui aiment les chiffres précis, il est passé de 0,259 ng/ml à 0,028 ng/ml).

Jusqu’ici, tout va bien.

C’est donc reparti pour le jeu de patience – en attendant un autre contrôle dans trois mois pour vérifier le taux de PSA. Ce que nous espérons, c’est qu’il reste stable ou même diminue encore.

Je ne vous cache pas que c’est parfois assez pénible (pour ma partenaire et moi-même) de vivre la vie en tranches de trois mois – d’autant plus que nous sommes déjà passés par là !

Après la chirurgie pour enlever ma prostate cancéreuse en janvier 2015, mon PSA a brutalement chuté de 18,96 à 0,05. Mais, neuf mois plus tard, il avait recommencé à grimper et je me préparais à subir un nouveau traitement.

Vous comprenez donc pourquoi je n’ai pas vraiment envie de faire la fête !

L’hémisphère du cerveau qui gouverne la raison dit que la seule réponse rationnelle c’est de garder son calme et d’aller de l’avant. L’inquiétude ne vous sera vraiment d’aucune aide. Profitez donc du moment présent. Buvez une grande gorgée au calice de la vie et savourez-la.

Mais dans les recoins les plus sombres de votre esprit les diablotins de l’incertitude sèment la gangrène. A la moindre occasion, ils vont se ruer au dehors et s’exhiber comme des satyres démoniaques. Ces démons du doute peuvent aussi parfois s’avérer de sadiques petites bestioles.

Ils attendent que vous soyez fatigué ou absorbé par un travail délicat avant de faire surface et de commencer à vous harceler avec leurs pointes d’anxiété bien aiguisées.

Malheureusement, plus je traverse le pays de l’incertitude et plus les démons paraissent intelligents. Ils ont progressé depuis les tout premiers jours où ils se contentaient de proférer des propos incohérents sur une mort imminente.

Ils se permettent à présent de vous rappeler à coups de chuchotements toxiques ce qui est déjà arrivé. Ils insistent sur le fait que cela va se reproduire et énumèrent avec allégresse les terribles effets secondaires de l’hormonothérapie que les médecins vous inciteront à entreprendre en tout dernier recours.

Leur dernière ruse est une technique apparentée au cheval de Troie. Ils trouvent une naïve licorne pleine de vie, au milieu d’un rêve sans aucun rapport avec le cancer, et l’encouragent d’un sourire à s’ébattre dans votre paysage onirique avec de superbes couleurs. En 3D et avec un super son dolby digital 5.1. L’expérience semble si vivace que cela vous réveille à moitié.

« Voilà un rêve vraiment exaltant, » vous dites-vous dans un étrange état de semi-conscience.

Et c’est à ce moment-là que les petits diables du doute ouvrent la porte sur le côté du rêve Licorne et se ruent à l’intérieur pour semer la terreur dans votre esprit à demi-conscient et sans défense.

Mais maintenant je sais comment riposter. L’astuce, c’est de se réveiller, de se lever, même si on se sent totalement épuisé, et de se mettre à lire.

Au début, les mots s’écoulent dans votre cerveau comme un charabia dénué de sens. C’est comme essayer de déclamer de la poésie à une classe d’adolescents blasés et indisciplinés.

Il faut parfois relire la même page trois ou quatre fois mais les jeunes démons finissent par réaliser que vous les ignorez et ils commencent alors à s’éloigner pour chercher quelqu’un d’autre à tourmenter.

Et puis l’aube pointe son nez et tout s’arrête. Vous vous retrouvez alors avec une sorte de gueule de bois psychologique alors que toutes les petites mais douloureuses blessures laissées par les démons du doute commencent à cicatriser.

Comme avec une gueule de bois classique, cela vous rend irritable et de mauvaise compagnie. Si c’est plus comme une énorme cuite, cela peut même prendre plusieurs jours mais cela finit toujours par passer.

Vous êtes alors prêt à boire une nouvelle fois au calice de la vie. Le paysage politique morose lui donne un goût prononcé assez amer mais heureusement pour moi, je suis assez friand des saveurs amères un peu fortes.

La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie !

Publicités

Allez-y, je suis prêt !

Allez-y, je suis prêt !

Mardi 10 mai Séance n°32 (plus qu’une !)

English version

prison door

Je viens de graver ma 32ème marque sur le mur.

Il ne reste plus qu’un seul lavement dans la boîte.

Demain, ils feront cliqueter leurs clés, puis déverrouilleront la serrure avec un bruit spécial, enchanteur, et je sortirai en clignant des yeux, légèrement étourdi, à la lumière du jour.

Vous pensez peut-être que j’exagère pour que l’on comprenne bien l’image mais je peux vous assurer que (pour une fois), ce n’est vraiment pas le cas.

Demain vers cinq heures, quand je vais terminer ma 33ème et dernière séance, je vais éprouver la même sensation que si j’étais libéré de prison.

Je vais être libre de reprendre le cours de ma vie, libre de voyager, libéré de toutes ces contraintes qui me rappellent quotidiennement mon traitement contre le cancer.

Et je suppose qu’à l’instar de tous les prisonniers sur le point d’être libérés, je suis partagé entre l’enthousiasme et un peu d’appréhension.

La vie à l’intérieur est contraignante et répétitive, mais vous savez quoi faire et où aller. Vous connaissez les rouages du système pour plaire aux gardiens ; vous savez comment marquer ces petites victoires importantes qui vous permettent de prendre momentanément le contrôle.

Là-bas, par-delà la route des rayons, au pays de l’incertitude, les choses sont plus compliquées. Les certitudes rassurantes de la route des rayons feront bientôt place aux vieilles angoisses inextricables. Quand dois-je faire le premier test? Quel en sera le résultat ? Est-ce que le traitement a été efficace ?

Je commence à percevoir la résurgence de toutes les anciennes obligations sur mon timing (merci à tous ceux qui ont été si merveilleusement patients).

Mais vous savez quoi ? Juché ici, sur la dernière crête de sable de la route des rayons, je déclare : « Allez-y, je suis prêt ! »

J’ai trop hâte de me jeter dans la mêlée. Je veux pouvoir disposer à nouveau de ces quatre heures dans ma journée, tous les jours de la semaine. Je souhaite retrouver le tohu-bohu du monde extérieur et revenir à une vie normale.

Même si je ne suis qu’en liberté conditionnelle, je veux être un homme libre.

Un sujet vraiment tabou

Un sujet vraiment tabou

Lundi 9 mai Séance n°31 (plus que 2)

English version

charging-bull

Je pense que l’on peut dire que nous nous connaissons à présent plutôt bien. Après tout, c’est quand même la 36ème fois que je m’assoie à mon bureau pour vous écrire. (24.794 mots et ce n’est pas fini…)

Bientôt, très bientôt, et heureusement, ce voyage va prendre fin. Je pense donc qu’il est temps de parler d’un sujet vraiment tabou.

Il s’agit bien sûr de la sexualité.

Je me dois d’insister sur le caractère officiel de l’avertissement – cela risque d’être un peu trop explicite pour certaines oreilles chastes.

Mais je pense qu’il est important d’écrire sur le sujet parce que très peu d’hommes atteints d’un cancer de la prostate sont disposés à parler des répercussions de cette maladie sur leur vie sexuelle.

Si vous avez-vous-même un cancer de la prostate, ou si c’est le cas de quelqu’un que vous aimez ou que vous chérissez, j’espère que cela vous aidera à comprendre ce qui risque de vous arriver (ou bien à lui) et peut être ce qui passe à l’intérieur de votre tête (ou de la sienne).

Une mise en garde s’impose avant d’aller plus loin. Je ne peux parler que de mon expérience personnelle. Cette situation est spécifique aux traitements particuliers que j’ai reçus et c’est ma façon à moi de voir les choses. J’imagine qu’un grand nombre d’hommes atteints de ce cancer se reconnaitront à travers mon expérience mais chaque cas est différent.

Si vous avez subi une opération de la prostate (comme ce fut mon cas), deux conséquences sont inévitables.

Tout d’abord, votre sexe sera plus court qu’avant – le processus d’ablation de la prostate implique de raccourcir l’urètre et par conséquent, le pénis.

Ensuite, vous ne pourrez plus jamais éjaculer, de toute votre vie.

La première conséquence ne m’a pas trop dérangé, par contre la seconde, beaucoup plus.

J’ai été stupéfait de voir à quel point cet office, par essence masculin, pouvait me manquer; je pleure la perte de cette manifestation très physique de profonds sentiments charnels et émotionnels.

Et quand on ne peut plus éjaculer, on se rend compte que la nature des orgasmes a changé.

Vous devrez peut-être aussi vous accommoder d’une impuissance temporaire ou définitive. J’ai déjà écrit sur ce sujet auparavant et je ne vais donc pas revenir dessus. J’ai eu de la chance et j’ai récupéré ma fonction érectile.

Mais au cours des mois où je me suis trouvé impuissant, j’ai fait deux découvertes importantes sur la sexualité après une prostatectomie.

Découverte n°1 : Nul n’est besoin d’être au garde-à-vous pour avoir un orgasme.

Découverte n°2 : Pour tirer le meilleur parti de votre nouvelle plomberie et des systèmes de câblage qui y sont reliés, vous devrez vous habituer à un nouveau type d’orgasme.

Parce que si vous vous mettez en quête du paroxysme masculin traditionnel, avec une montée des marches de plus en plus frénétique jusqu’au sommet, avant de vous laisser gaiement dégringoler jusqu’en bas des cascades éclaboussantes, vous risquez d’être plutôt déçu.

La montée est de courte durée et quand vous vous lâchez du sommet, vous découvrez avec amertume que le magnifique torrent d’eau est devenu un petit toboggan dans une pataugeoire. Et en plus, quelqu’un vient juste de vider le bassin !

Mais si vous êtes assez détendu et que vous avez la chance d’avoir une partenaire attentionnée et patiente (peut aussi se mettre au masculin !), et si vous êtes prêt à rechercher des plaisirs notoirement plus féminins, alors vous devriez connaître de magnifiques sensations.

Reconstruire votre vie sexuelle dans l’ombre du cancer de la prostate est un défi à la fois pour vous et pour votre partenaire. Il faut beaucoup d’amour, de patience, et une capacité à rire plutôt que de pleurer sur les embûches inévitables tout au long du parcours.

Certains ont décrit l’impact du cancer de la prostate comme une attaque directe sur l’identité sexuelle.

Pour ma part, et je ne suis pas le seul à le penser, cela équivaut à une attaque directe de votre identité en tant qu’être humain ; sans même parler de l’intensité de votre activité sexuelle, cette dernière constitue une composante majeure de votre identité globale.

Je dirais que la meilleure façon de faire face à une telle attaque, c’est d’être malléable et capable de s’adapter. Il ne faut jamais essayer d’affronter un taureau qui charge – il faut faire un pas de côté pour l’éviter.

Laissez tomber les remparts des anciennes fortifications et construisez plutôt un nouveau bastion avec votre partenaire pour abriter votre amour mutuel.

La poursuite du voyage

La poursuite du voyage

Jeudi 5 mai Séance n°29 (plus que 4)

English version

gold-plated-baroque-chalice-and-paten-10027xl

On sent que l’on approche de la fin de ce long, très long voyage sur la route des rayons.

On commence à percevoir un changement subtil dans la qualité de la lumière et l’air n’a plus tout-à-fait la même odeur.

C’est un peu comme on sent que l’on s’approche de la côte bien avant de commencer à voir la mer.

Sauf que ce n’est pas l’iode des embruns marins que nous commençons à sentir. C’est quelque chose de beaucoup plus insolite.

Si vous avez déjà vécu ou travaillé à proximité d’une brasserie ou d’une raffinerie de pétrole, vous savez certainement le genre d’effluves auxquelles je fais allusion – par moments cela peut être presque agréable et le lendemain, vous allez trouver cela nauséabond.

C’est l’odeur du pays de l’incertitude.

Au cours de ces sept semaines où nous avons marché sur la route des rayons, la vie nous a paru d’une incroyable simplicité. On se lève tous les matins, on met ses chaussures et on marche. Les visites quotidiennes à l’hôpital deviennent fatigantes – parfois, cela peut paraître monotone et déprimant, mais au moins, on sait où on va et ce qu’on a à faire.

Nous savons maintenant que lorsque nous arriverons au sommet de cette dernière crête, juste devant nous, à l’extrémité de la route des rayons, nous découvrirons un nouveau paysage, totalement différent.

Mais nous avons l’habitude de voyager au pays de l’incertitude. Toute personne atteinte d’un cancer passe le plus clair de son temps à arpenter ce pays – un pays imprévisible, fait de sables mouvants et de brumes tourbillonnantes.

C’est un pays où l’on se déplace, à l’aveuglette, de test sanguin en test sanguin, d’un scanner à l’autre, de consultation en consultation.

Dans mon cas, il faudra attendre la fin du mois de juin avant de savoir si le traitement a été efficace.

Même quand Schwarzy aura tiré sa dernière salve, mercredi prochain, ses assauts radioactifs vont continuer à faire leur effet pendant plusieurs semaines. En fait, la radioactivité dans votre corps atteint son maximum après la fin du traitement avant de diminuer progressivement.

On m’a donc averti qu’à cause de cela, la sensation de fatigue risquait de connaître un pic au cours des deux semaines suivant la fin du traitement.

Plus tard, quand la biochimie sanguine sera stabilisée, viendra le moment de faire le premier test PSA et d’affronter la première consultation post radiothérapie pour entendre « Le Verdict ».

Je suis résolument convaincu que ce verdict sera positif.

Et puis commencera le jeu de l’attente. Trois mois, si j’ai la baraka, un mois, si jamais il y a un doute.

Plus on se rapproche du prochain test plus l’incertitude va augmenter. Et l’on regagnera la confiance à hauteur du nombre de bons résultats consécutifs que l’on réussira à aligner.

Mais il suffit d’un seul mauvais résultat pour que tout s’écroule et que l’on se voit relégué dans la zone de la peur et de l’anxiété.

Je me souviens encore, avec la boule au ventre, de la sensation odieuse que j’ai éprouvée à l’automne dernier, neuf mois après ma prostatectomie, quand mon taux de PSA est soudain monté en flèche.

Mais je fais confiance à Schwarzy. C’est une machine à tuer sans états d’âme. Je sais qu’il va traquer chacune de ces maudites cellules cancéreuses jusqu’à la dernière et les exploser avec son fusil à pompe de la mort.

On ne peut pas lui échapper.

Nous vivons tous avec une certaine dose d’incertitude. La différence, c’est que nous, les survivants du cancer, nous en sommes peut-être plus conscients que les autres.

Mais dans un sens, et c’est là le paradoxe, nous avons en fait une certaine chance. Nous ne nous leurrons pas à chercher une certitude dans les possessions matérielles ou les croyances dogmatiques.

Nous adoptons l’incertitude et nous apprenons aussi à savourer son odeur particulière. Nous ne prenons rien pour acquis. Nous apprécions chaque journée, au jour le jour.

Nous buvons le calice doré de la vie, puis nous le posons avec fracas sur la table et réclamons qu’on nous le remplisse encore.

Et c’est fou comme c’est bon !

Une histoire de famille…

Une histoire de famille…

Mercredi 4 mai   Séance n°28 (plus que 5)

English version

DNA

Lorsque vous suivez la route des rayons, même sous un soleil radieux de mai, il est tentant d’en vouloir à vos parents, à leurs propres parents ainsi qu’à leurs ascendants.

Vous trouvez peut-être cela choquant mais c’est malheureusement la réalité.

Si cela peut vous rassurer, j’ai aussi toutes les raisons de battre ma propre coulpe.

Cela demande quelques explications.

Il y a des années, mon premier vrai job à la télévision, consistait à faire des recherches pour la fameuse émission de consommateurs en croisade, « That’s Life! » (C’est la vie !). Animée par Esther Rantzen (Toute en dents et accompagnée de légumes aux formes suggestives), c’était un mélange subtil d’humour potache et de très sérieux.

J’ai passé plusieurs semaines à travailler sur un thème développant la façon dont nous devrions tous prendre soin de notre cœur en arrêtant de fumer, en faisant plus d’exercice et en surveillant notre alimentation.

Dans le cadre de mes recherches, j’ai dû me rendre à l’hôpital St Mary de Londres pour discuter avec un éminent cardiologue, expert en la matière.

Il m’a cité quelques excellents principes selon lesquels nous devrions tous faire des efforts pour rester en bonne santé et éviter les crises cardiaques. Je me suis mis à griffonner dans mon carnet avec enthousiasme.

Puis il a marqué une pause, m’a regardé avec un regard plein de discernement et m’a dit :

« Est-ce que je peux vous parler un peu en off ? »

J’ai posé mon carnet.

« Tous ces conseils sur le régime alimentaire et l’exercice sont extrêmement précieux, mais il faut relativiser. Nous devons faire attention de ne pas induire les gens en erreur ni leur donner de faux espoirs. »

Il a observé mon expression un peu choquée puis il a continué.

« Je ne pourrais jamais dire cela ouvertement mais il m’apparaît comme assez clair que le plus grand et unique facteur, déterminant vos risques d’avoir ou non une crise cardiaque, est un facteur génétique. Nous ne pouvons pas encore le prouver mais avec les progrès de la médecine, je crois que cela deviendra de plus en plus une évidence. »

Quelques 30 années plus tard, on ne peut que constater à quel point il avait raison. Il se passe rarement une semaine sans qu’un nouveau rapport ne sorte, expliquant la façon dont les scientifiques ont pu identifier un défaut dans la complexité de notre ADN et les maladies que cela risque d’engendrer. Ils arrivent même à savoir quel gène détermine la jeunesse de notre apparence à mesure que nous vieillissons.

J’imagine que ce n’est qu’une question de temps avant que nous puissions comprendre et analyser pourquoi certaines personnes menant une vie saine développent un cancer ou une maladie cardiaque alors que d’autres, fumeurs invétérés et amateurs de kebabs, y échappent.

Comme je l’ai déjà dit, je considère les reproches comme un sentiment humain vraiment inutile, mais si vous voulez absolument trouver un responsable à mon cancer, vous devriez probablement chercher du côté de mes parents, de leurs propres parents et des générations précédentes (ou du moins dans la configuration d’une infime partie de leurs gènes).

Et je devrais probablement m’excuser à l’avance auprès de mes enfants, mes petits-enfants et mes arrière petits-enfants.

Tout cela soulève tout un tas de questions problématiques, notamment sur le libre-arbitre et le déterminisme, que je n’ai pas pour ambition de développer maintenant.

Mais je voudrais quand même faire une remarque. Il est certes extrêmement tentant de vouer au diable toute votre ascendance génétique mais personnellement, je m’en garderai bien.

Je suis heureux et fier d’avoir hérité de mes parents leur intelligence ; l’extraordinaire volonté de ma mère ; la bonne humeur et la générosité de mon père (et, je crois, un certain don de plume).

Comme les êtres humains, les génomes se présentent tout d’un bloc (du moins pour l’instant).

Je ne suis pas religieux, mais j’aime le message derrière la dénommée « prière de la sérénité » attribuée au théologien américain Reinhold Niebuhr :

« Donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne puis changer, le courage de changer les choses sur lesquelles j’ai un pouvoir, et la sagesse de connaître la différence entre les deux. »

Une fois par an

Une fois par an

Mardi 3 mai   Séance n°27 (plus que 6)

English version

J’ai attendu la date d’aujourd’hui avec une joie toute enfantine.

Chaque jour, au moment où je monte sur la table de traitement, les radiologues me posent toujours les mêmes questions.

Ils savent qui je suis, je sais qui ils sont, mais ils sont obligés d’en passer par les formalités de vérification de mon identité.

« OK Simon, pouvez-vous s’il vous plaît nous donner votre date de naissance ainsi que la première ligne de votre adresse ? »

Normalement, je déclame le mantra habituel – mais aujourd’hui, j’étais en mesure d’ajouter quelques fioritures.

« Je suis né ce même jour, il y a 57 ans, en 1959. Ma mère m’a dit que ce jour-là il s’était mis à neiger, juste pendant que mon père la conduisait à la maternité. »

Je ne sais pas s’ils l’ont fait exprès ou si c’est le hasard, mais je trouve cela rassurant que l’appareil administratif de l’hôpital utilise votre date de naissance comme moyen d’identification. Il est certainement beaucoup plus facile à retenir que mon numéro de patient, à 8 chiffres (j’ai tendance à intervertir deux des chiffres !)

Cela contribue à préserver votre sentiment d’identité personnelle alors que vous passez d’un médecin à l’autre au sein de l’énorme machinerie qu’est le NHS (Sécurité sociale).

« Je ne suis pas un numéro ! Je suis un homme libre ! »

C’est certainement mieux que la BBC où je travaillais autrefois. Là-bas, il était quasiment impossible de se déplacer sans décliner son numéro d’employé ou sans avoir à l’inscrire dans la case appropriée.

Cela fait presque 30 ans que je n’y travaille plus mais je peux encore le débiter : 256983J. (Et chaque fois que je le récite, j’ai toujours l’impression que je devrais aussi me mettre au garde-à-vous et saluer !)

Quelques autres chiffres : le 3 mai est la 123ème journée de l’année et tombe à un moment où nous avons tous besoin d’un changement de rythme – il ne reste plus que 236 jours avant Noël.

Je partage mon anniversaire avec le Premier ministre israélien, Golda Meir ; le chanteur soul James Brown (qui a survécu à un cancer de la prostate) ; le philosophe politique, Niccolo Machiavelli et le boxeur Sugar Ray Robinson. Le comédien, acteur, auteur et dramaturge, Ben Elton, a exactement le même âge que moi.

D’après les horoscopes, nous avons tous une affinité instinctive avec les chiffres qui nous prédispose aux finances et aux prévisions budgétaires.

J’aimerais tellement que ce soit vrai !

Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai un rendez-vous urgent avec un gâteau d’anniversaire !

Il était deux fois…

Il était deux fois…

Lundi 2 mai   Jour férié

English version

Pas de traitement aujourd’hui non plus car c’est un jour férié.
Alors le blog d’aujourd’hui est de nouveau rédigé par ma compagne française qui me suit, étape par étape, dans ce voyage jusqu’au bout des rayons.

UNE FOIS

Tout au long de notre vie, on nous enseigne que l’on a droit qu’à une seule chance.

« Vous n’aurez jamais une deuxième chance de faire une première bonne impression. » (David Swanson)

« Dans la vie, on ne peut pas revenir sur ses pas, ni revenir en arrière. Il n’y a pas de deuxième chance. » (Daphné du Maurier)

« Tu n’auras pas de deuxième chance. La vie n’est pas un jeu Nintendo. » (Eminem)

Etc.

Nous vivons dans le culte de la performance où l’on doit donc toujours s’efforcer de faire de son mieux, dès la première fois.

C’est aussi ce que la plupart des gens pensent au sujet du cancer de la prostate. On ne peut l’avoir qu’une fois ! Si seulement c’était vrai !

Dans notre cas, cela ne s’applique pas du tout. Pour ceux qui l’ignorent encore, nous nous sommes connus il y a très longtemps, bien avant les ordinateurs et autres smart phones (mais la télévision existait déjà en couleur, quand même !). Puis nous avons vécu chacun une vie passionnante, comblée par deux enfants magnifiques (quatre en tout !). Nous nous sommes alors retrouvés au bout de 32 années. Nous avons donc eu la chance d’avoir plein de deuxièmes premières fois.
Et ils vécurent heureux et eurent plein de…

Ah ! C’est là que le bât blesse. Plein de quoi ?

Ça, c’était avant ! Avant l’annonce du cancer qui a un peu terni le conte de fées.

Là, nous sommes au cinéma en train d’assister à un double take. C’est une technique très intéressante (en français un plan doublé) qui consiste à voir une première fois un élément perturbateur sans le relever, à faire comme si de rien n’était et de continuer à avancer, puis subitement on réalise ce qu’on vient de voir et la caméra revient sur ses pas pour fixer l’objet une seconde fois et observer la réaction.

– Cette technique a été apparemment inventée ou utilisée pour la première fois par Stan Laurel, du célèbre duo Laurel et Hardy, dans une scène où Laurel tripote sa cravate. –

Là, il n’y a malheureusement rien de vraiment comique. L’œil de la caméra vient de nous faire réaliser que tout n’était peut-être pas aussi idyllique que ça en avait l’air. C’est un peu comme si le mot « cancer » clignotait maintenant au dessus de la tête des protagonistes. On se demande alors comment on a pu ne pas s’en rendre compte plus tôt ! Mais la réponse est simple, c’est parce que cela ne se voit pas. Ce serait merveilleux si l’on pouvait détecter un cancer de la prostate rien qu’en regardant, une fois, même deux fois, les hommes dans les yeux. Ce jour viendra peut-être mais pour l’instant, seul un test PSA permet de revenir sur la prise antérieure et de repérer cette saloperie chez un homme jeune, 100% asymptomatique.

Ensuite, et malheureusement, ce foutu cancer ne se gêne pas non plus pour réapparaître une deuxième fois, alors qu’on croyait s’en être définitivement débarrassé.

C’est triste, c’est rageant, c’est insupportable !

Et en plus, il va falloir sans cesse contrôler pour s’assurer qu’il est bien parti. Si on le pouvait, le mieux ce serait sûrement une caméra de surveillance. Une chance sur deux !!

Maintenant soyons pragmatiques. Quelle était la probabilité déjà de se rencontrer, en habitant deux pays différents, et de se voir offrir une deuxième chance au bout de 32 ans ? Une sur mille, sur dix mille, sur cent mille, sur un million ? Et pourtant…

Alors oui, on peut y croire ; une chance sur deux, cela paraît vraiment énorme et on est quasiment sûr de gagner.

On peut aussi donner un petit coup de pouce au destin. Par exemple, on peut couper des scènes au montage. Moi, je couperais bien toutes celles où l’on voit des gens souffrir. Mais je garderais les sourires des radiologues, toujours soucieux de votre bien-être. Et je rajouterais des rêves en couleur avec de la musique relaxante. Et des amis, pleins d’amis…

Cela commence à prendre forme.

J’ai souvent pensé que Jacques Brel parlait de nous quand il a écrit :

« Je te parlerai de ces amants-là
Qui ont vu deux fois leurs cœurs s’embraser ».

La chanson s’appelle « Ne me quitte pas » mais là, on a plutôt envie de dire « Quitte-moi, va-t-en, fous le camp ! » Et le plus tôt sera le mieux !

Alors dans le scénario, on retrouve les héros un peu plus tard. Ils ont peut-être deux fois plus de rides mais s’aiment probablement deux fois plus fort et surtout, ils ont triomphé de ce crabe de malheur.

Il paraît que le facteur sonne toujours deux fois. Malheureusement, souvent, le cancer aussi. Mais nous ferons tout pour que ce soit bien la dernière…

Et de toute façon, nous n’avons prévu qu’une seule fin pour ce film et c’est un « Happy Ending » !