Question de temps

Dimanche 29 mai

metronome

Du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours eu une aversion pour les pendules au bruyant tic-tac.

Certains se trouvent transportés dans un voyage à travers le temps et la mémoire par une saveur ou une odeur particulière. Proust avait sa Madeleine trempée dans du thé. Pour beaucoup d’entre nous, un air de musique suffit à nous replonger à un moment et un endroit précis.

Pour moi, c’est le son d’une horloge au tic-tac lent.

Cela me ramène dans le salon baigné de soleil de l’appartement de mes grands-parents, à Caen, en Normandie. Mais ce n’est pas vraiment un souvenir agréable. Cela me fait revivre la sensation très précise d’un état émotionnel intense – un sentiment d’ennui et de frustration. Comme l’impression d’être bloqué dans l’infinité du temps – et de l’attente, de l’attente sans fin.

Nous venons juste de déjeuner. C’est dimanche. Quelque part dans l’appartement spacieux, mes grands-parents se reposent. Dehors, il fait un soleil radieux mais la ville semble morte avec cette morosité si typique des villes provinciales françaises, le dimanche après-midi.

Sur un buffet, une horloge de marbre noir massif, marque le temps sans relâche. Je reste assis là, souhaitant que le tic-tac s’accélère afin que ce temps mort passe rapidement, que cette plage d’ennui se termine et qu’il se passe enfin quelque chose, que le monde bouge.

Alors que j’écris ces mots, dans le calme d’un dimanche matin morne à Paris, quelques 50 ans plus tard, j’entends un autre tic-tac, léger mais lancinant. Aujourd’hui le temps ne me paraît pas infini. Aujourd’hui, l’horloge semble décompter les heures.

Elle décompte les secondes, les minutes, les jours, les semaines jusqu’à la première prise de sang, celle qui pourrait éventuellement indiquer que la progression du cancer a été ralentie, voire stoppée.

Mais malheureusement, l’horloge se remettra alors en marche jusqu’au prochain test, jusqu’au prochain verdict. En tant que survivant du cancer, vous ne pouvez jamais être acquitté. Le verdict se résume toujours au sibyllin « preuves insuffisantes ».

Et pourtant l’horloge continue de tourner, décomptant minute après minute, le degré de diminution de mes facultés. Chaque tic-tac semble narguer mes espoirs de plus en plus désespérés que les effets de la radiothérapie s’estompent, que le processus de déclin décadent puisse encore être inversé.

Bien sûr, l’horloge tourne pour nous tous – nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, l’objet d’un compte à rebours. Mais la plupart d’entre nous, la plupart du temps, ne l’entendent pas ou ne l’écoutent pas. Pour un survivant du cancer, il est plus difficile de l’ignorer.

Comme je l’ai déjà expliqué, je ne suis pas proche de la religion, mais je découvre que je développe une valorisation croissante de la foi – j’entends par là la capacité à croire que quelque chose est vrai, même lorsque les sensations et les preuves, telles qu’elles apparaissent, ne cessent de murmurer dans le creux de votre oreille que vous vous trompez.

Mais une preuve est une preuve, n’est-ce pas ? Les faits peuvent être vérifiés.

Malheureusement, au pays de l’incertitude, les choses ne sont pas aussi simples. La vérité, tout comme la beauté, se trouve dans l’œil du spectateur – aussi trouble et peu fiable qu’elle puisse être.

C’est un sublime paradoxe.

La foi et son frère jumeau, l’espoir, seraient en ce moment des compagnons appréciables. Si je pouvais croire un peu plus, alors j’aurais la foi. Si j’étais un peu plus optimiste, alors j’aurais l’espoir.

C’est un peu comme cette vieille blague de la prière : « Mon Dieu, donne-moi la patience – mais donne-la moi tout de suite ! »

Je suppose que la seule solution, c’est d’apprendre à accepter le tic-tac inexorable mais de l’interpréter d’une manière différente. En fait, ce n’est pas un décompte, c’est juste une façon de compter. Chaque tic-tac permet de cocher un nouveau jour sur le calendrier. Un jour nouveau à apprécier, à savourer.

Le tic-tac de l’horloge marque simplement le rythme incontournable de la subtile danse de la vie. Et tout est toujours mieux quand on est dans le rythme.

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