Mardi 5 avril Séance n°9

English version

Cette saga dure depuis si longtemps qu’elle doit déjà être disponible en coffret.

Le 17 décembre 2014, on m’a confirmé que j’avais un cancer de la prostate et que courant janvier, je devais subir une prostatectomie (et Joyeux Noël à vous aussi !!!). Six jours plus tard, j’ai écrit un texte exprimant mon intime conviction que le cancer menaçait mon identité. Voici ce que j’ai écrit :

Une sale affaire de vol d’identité

L’annonce que vous avez un cancer de la prostate provoque quelques effets secondaires, étranges et irritants. J’imagine que l’on ressent la même chose pour n’importe quel cancer mais le cancer de la prostate est le seul dont j’aie une quelconque expérience.

Bien plus rapidement que la vitesse à laquelle cet insidieux et sournois petit cancer ne se développe, il commence à essayer de vous voler votre identité. Dès que les médecins commencent à adopter un ton plus sérieux pour vous annoncer les bonnes nouvelles, vous vous retrouvez avec une énorme étiquette collée sur le front. Dès lors, impossible de rester soi-même : un partenaire, un père, un fils, un frère, un ami. Une nouvelle identité s’affiche dans votre dos, en grosses lettres fluorescentes, comme celles du SAMU dans le cadre d’un accident : « Malade du Cancer ».

En dehors des aspects purement médicaux, c’est vraiment insupportable. Votre vie commence à se remplir avec des éléments liés à ces cellules cancéreuses qui se multiplient en silence. Quand feront-ils la prochaine série de tests ? Les médecins ont-ils raison d’affirmer que la chirurgie est la meilleure option? Comment faut-il le dire aux autres ? Et quel est le bon moment ? Comment puis-je arriver à travailler au milieu de tous ces maudits rendez-vous?

Comme une tache qui s’élargit, cette nouvelle identité tente d’occulter votre véritable identité. J’imagine que ce phénomène prendra de plus en plus d’ampleur, au fil des semaines et des mois. La première chose que les gens vont vous demander c’est comment vous allez. Et bien sûr, vous apprécierez l’intérêt qu’ils vous portent et le fait qu’ils se préoccupent de votre santé. Cela vous touche et vous encourage. Le fait de pouvoir partager apporte une aide inestimable. Mais en même temps, et c’est en cela que cette maudite maladie est très maligne, chaque manifestation d’intérêt qui vous aide à combattre le cancer, chaque conversation au sujet de cette putain de maladie, chaque appel téléphonique pour organiser la prochaine joute dans la campagne menée contre la guerre oncologique, renforce votre identité en tant que malade du cancer et amoindrit toutes vos autres identités. Et c’est ainsi que cette saloperie de cancer parvient à marquer un but d’égalisation en dépassant toutes vos défenses.

Alors comment riposter au mieux ? La meilleure riposte, c’est sûrement de refuser systématiquement de renoncer à vos autres identités. Il faut entretenir, entraîner et glorifier vos identités non-cancéreuses. D’accord, j’ai un problème de santé, mais ce n’est pas cela qui me définit et ça ne le sera jamais.

Je pense que la meilleure des ripostes c’est peut-être de reprendre une remarque acerbe (voire carrément sexiste) attribuée à Sir Winston Churchill. Un soir, lors d’un dîner, l’une des invitées, consternée par la forte consommation d’alcool et le comportement grossier de Churchill s’écria : «Monsieur Churchill – vous êtes ivre ! » La réponse pleine de fiel lui parvint alors : «Chère Madame, je suis peut-être ivre, mais vous, vous êtes laide. Et demain matin, moi, je serai sobre mais vous, vous serez toujours laide. »

Oui, je suis peut-être malade du cancer pour l’instant, mais dans 6 ou 12 mois, le cancer aura disparu et je serai toujours là : en tant qu’amant, père, fils, frère, ami ou tout autre de mes identités n’ayant rien à voir avec ces petites tumeurs débiles et pitoyables.

Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je vais aller me livrer à une activité non-cancéreuse.

Nous voici donc 14 mois plus tard et le cancer n’a pas disparu – pas encore.

On n’a pas résolu le problème du vol d’identité. Je vous entends dire « Cela n’a rien d’étonnant, puisque vous continuez d’écrire sur le sujet ! »

Mais ce blog participe en fait à résoudre l’affaire, il fait partie de la riposte.

J’ai dû apprendre à m’adapter et j’accepte à présent le cancer dans le cadre d’une nouvelle identité. Je sais maintenant qu’aucun coup de baguette magique ne me fera jamais redevenir la personne que j’étais avant.

Je suis un survivant du cancer.

Cette nouvelle identité mêle et englobe toutes mes identités existantes, mais c’est une identité qui refuse de se laisser intimider ou terroriser par le cancer. En tant que survivant du cancer, je prends mon cancer à bras le corps – mais c’est une étreinte étouffante et sans concession, qui ne laisse aucune chance à ces saloperies de cellules cancéreuses de diriger ma vie à ma place.

Je crache à la figure du cancer tout en proclamant : « Je survivrai. »

Publicités

Une réflexion sur “Une affaire de vol d’identité

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s