Mercredi 23 mars Session n°2

Version anglaise ici

Unacceptable

Les contreforts qui montent vers la chaîne de la Radiothérapie abritent des sous-bois denses. Pour atteindre la grande plaine des rayons il faut d’abord se frayer un chemin à travers les fourrés de l’indécision et de l’incertitude.

Après quelques efforts vous finissez par émerger, légèrement en sueur et à bout de souffle, dans la zone des rayons RT, baignée par la lumière du jour. Le paysage est plutôt intimidant mais, au début du parcours, vous réalisez que vous n’êtes pas tout seul. Des messages d’encouragement et de soutien font biper votre smartphone (Merci !).

Les premiers jours de randonnée se passent plutôt bien et, avant peu, d’autres marcheurs cheminent à vos côtés.

La salle d’attente du centre de traitement RT est un lieu convivial. Des conversations s’entament facilement – nous sommes tous ici pour la même raison, nous suivons tous le sentier des rayons.

Graham (le nom a été changé) est un pro de la rando et vous montre la marche à suivre. Il n’a plus que 3 sessions à faire et il a l’air en super forme.

Graham s’est décidé à faire son premier test PSA il y a plus de 15 ans, après que son frère aîné, un médecin généraliste, soit décédé d’un cancer de la prostate. Avant de passer l’arme à gauche, son frère lui a demandé avec insistance d’aller voir son généraliste pour faire un test. « Mon frère m’a prévenu que mon médecin risquait de manquer d’enthousiasme pour faire le test, mais il m’a fait promettre d’insister. »

Il y a à peu près un an de cela, le test PSA annuel de Graham a sonné l’alarme. Son cancer de la prostate a été décelé tôt et ses médecins lui ont dit qu’après un simple traitement de radiothérapie externe, il avait de bonnes chances d’être guéri.

L’expérience de Graham avec son généraliste est malheureusement trop fréquente en Angleterre. Mon médecin était, lui aussi, plutôt frileux à l’idée d’inclure un test PSA dans la batterie de tests prévus par la NHS (Sécurité sociale britannique) pour tous les hommes de plus de 50 ans.

Le problème est que ce test n’a pas la réputation d’être très fiable. Ses détracteurs le surnomment la Prise de Sang de l’Angoisse.

Mon père et mon grand-père maternel ayant tous deux été atteints d’un cancer de la prostate (même si ni l’un ni l’autre n’en sont décédés), je me suis permis d’insister.

C’est un test simple qui mesure le niveau de l’antigène prostatique spécifique dans le sang. Mais un taux de PSA élevé ne signifie pas nécessairement que vous ayez un cancer de la prostate. Cela peut être dû à d’autres affections bénignes et parfaitement curables.

Si votre test PSA indique un taux élevé, suivez les conseils de Douglas Adams et ne paniquez pas. Retournez voir votre médecin et essayez d’avoir une conversation posée. Cela risque d’être un peu gênant car il vous fera probablement un toucher rectal. Et cela n’a rien à voir avec le fait d’aligner des lignes droites. Cela signifie introduire un doigt ganté et bien lubrifié dans votre derrière pour voir si l’on peut déceler un nodule sur votre prostate.

S’il ne trouve rien, le médecin vous dira probablement que tout va bien et de ne pas vous inquiéter. Il suffira de repasser un test dans un an ou deux. Vous pourrez (probablement) fêter ça !

Si jamais on trouve un nodule, il n’y a aucune raison de paniquer non plus. L’étape suivante est une biopsie. Dans mon cas, le test de PSA a indiqué un taux si élevé (environ quatre fois la norme) que je n’ai pas pu passer par la case départ ni collecter mes 200 Euros. Je n’ai même pas eu droit au fameux doigt ganté et lubrifié. Mon médecin m’a envoyé directement faire une biopsie à l’hôpital.

Si la biopsie est négative, vous n’avez (très probablement) rien.

[Vous vous demandez probablement pourquoi ce mot sybillin revient sans cesse. Parce que les choses ne sont pas tout à fait aussi simples que cela – voir mes conseils à la fin de ce blog].

Si la biopsie donne un résultat positif, ne paniquez pas non plus. De nos jours, pour 7 hommes sur 10 diagnostiqués, le cancer de la prostate ne nécessite aucun traitement. C’est un cancer qui évolue souvent lentement et de manière non agressive. C’est pourquoi l’on dit souvent à propos du cancer de la prostate « vous mourrez avec mais vous n’en mourrez pas ».

Chez les hommes âgés, il y a fort à parier que c’est quelque chose d’autres qui les emportera en premier, de sorte que les médecins leur conseilleront de ne rien faire, leur épargnant ainsi des interventions inutiles (surtraitement dans le jargon médical).

Au siècle dernier, ce ne fut malheureusement pas le cas. De nombreux hommes (beaucoup trop, en particulier aux États-Unis) ont été propulsés vers la chirurgie pour y subir une prostatectomie injustifiée. Ce surtraitement a donné au test PSA une mauvaise – même très mauvaise – réputation. Une prostatectomie est une opération assez grave qui, la plupart du temps, vous oblige à changer de vie (j’aurai sûrement l’occasion de vous en parler un autre jour).

Mais, car il y a un grand mais, si comme moi, vous avez la malchance de faire partie des 3 patients sur 10 qui ont besoin d’un traitement, le test PSA peut vous sauver la vie.

J’ai eu une tumeur plutôt agressive et avec une croissance assez rapide. Je n’avais alors que 55 ans, ce qui est jeune par rapport au cancer de la prostate (la plupart des hommes diagnostiqués ont entre 70 et 74 ans). Il circule une blague de salle de garde : « Si vous avez plus de 80 ans et que vous n’avez pas de cancer de la prostate alors bravo – c’est que vous êtes une femme ! »

Mais connaissant ce vieux fourbe de cancer de la prostate, comme étant le plus fourbe au pays de la fourberie, je n’aurais probablement ressenti aucun symptôme avant quelques 7 à 10 ans. Et, entre-temps, il se serait développé et aurait alors été beaucoup plus difficile à traiter.

C’est vrai que le test PSA n’est pas parfait – loin de là. Mais pour le moment c’est la meilleure option à notre disposition. Alors, que faut-il faire ? Deux choses.

Tout d’abord, si vous avez plus de 50 ans, je vous conseillerais de faire un test PSA, surtout si :

  • votre père ou votre frère a eu un cancer de la prostate (vous avez deux fois et demi plus de risque d’en être également atteint)
  • votre mère ou votre sœur a eu un cancer du sein (en particulier si le cancer est lié à des gènes BRCA1 ou BRCA2 défectueux)
  • vous êtes un homme de couleur (le cancer de la prostate touche 1 homme de couleur sur 4 à un moment donné de sa vie – on ne connaît pas encore la raison de cette fréquence).

Des experts vous donneront d’avantage d’explications (en anglais) sur Prostate Cancer UK ou sur Cancer Research UK.

Ensuite, je vous invite à parler du cancer de la prostate autour de vous, quitte à en faire trop. Il faut faire tomber les tabous.

De meilleurs tests seront bientôt sur le marché et des traitements devraient suivre (j’ai fait partie d’un protocole dont le but était de développer un test de diagnostic fiable par IRM – une superbe infirmière, comme tombée du ciel, a d’abord mis son doigt entre mes fesses pour vérifier que j’étais apte – Donc, oui, j’ai fini par y passer !).

Plus l’opinion publique fera pression, plus les gens diront haut et fort à ceux qui tiennent les cordons de la bourse : « C’est inacceptable », plus vite les derniers traitements développés seront disponibles et plus vite vous serez dispensés de l’épreuve du doigt ou du stress et de l’anxiété que subissent souvent inutilement les patients.

Et j’aurai aussi moins souvent l’occasion d’utiliser des termes sybillins comme « probablement ».

Désolé, je crois que j’y suis allé un peu fort. Mais, comme vous pouvez l’imaginer, c’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur.

PS : Mes lecteurs français seront probablement étonnés de cette obsession du doigt entre les fesses. Ne vous inquiétez pas, c’est une spécificité anglaise. C’est plus fort que nous/eux !

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2 réflexions sur “C’est inacceptable !

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