La vie en tranches

La vie en tranches
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Samedi 2 juillet 2016

trojan-horse

Les mauvaises nouvelles ont récemment déferlé sur le Royaume-Uni – aussi bien politiques qu’économiques ou météorologiques.

Alors quand j’ai vu le médecin cette semaine pour ma première consultation depuis la fin de ma radiothérapie, suite à la récidive de mon cancer de la prostate, je redoutais une autre avalanche de mauvaises nouvelles.

Mais en fait, elles furent plutôt encourageantes.

L’analyse de sang montre que la radiothérapie a eu un effet certain. Le taux de PSA, le marqueur que l’on utilise pour détecter la présence de cellules cancéreuses, a chuté de près de 90% (pour ceux qui aiment les chiffres précis, il est passé de 0,259 ng/ml à 0,028 ng/ml).

Jusqu’ici, tout va bien.

C’est donc reparti pour le jeu de patience – en attendant un autre contrôle dans trois mois pour vérifier le taux de PSA. Ce que nous espérons, c’est qu’il reste stable ou même diminue encore.

Je ne vous cache pas que c’est parfois assez pénible (pour ma partenaire et moi-même) de vivre la vie en tranches de trois mois – d’autant plus que nous sommes déjà passés par là !

Après la chirurgie pour enlever ma prostate cancéreuse en janvier 2015, mon PSA a brutalement chuté de 18,96 à 0,05. Mais, neuf mois plus tard, il avait recommencé à grimper et je me préparais à subir un nouveau traitement.

Vous comprenez donc pourquoi je n’ai pas vraiment envie de faire la fête !

L’hémisphère du cerveau qui gouverne la raison dit que la seule réponse rationnelle c’est de garder son calme et d’aller de l’avant. L’inquiétude ne vous sera vraiment d’aucune aide. Profitez donc du moment présent. Buvez une grande gorgée au calice de la vie et savourez-la.

Mais dans les recoins les plus sombres de votre esprit les diablotins de l’incertitude sèment la gangrène. A la moindre occasion, ils vont se ruer au dehors et s’exhiber comme des satyres démoniaques. Ces démons du doute peuvent aussi parfois s’avérer de sadiques petites bestioles.

Ils attendent que vous soyez fatigué ou absorbé par un travail délicat avant de faire surface et de commencer à vous harceler avec leurs pointes d’anxiété bien aiguisées.

Malheureusement, plus je traverse le pays de l’incertitude et plus les démons paraissent intelligents. Ils ont progressé depuis les tout premiers jours où ils se contentaient de proférer des propos incohérents sur une mort imminente.

Ils se permettent à présent de vous rappeler à coups de chuchotements toxiques ce qui est déjà arrivé. Ils insistent sur le fait que cela va se reproduire et énumèrent avec allégresse les terribles effets secondaires de l’hormonothérapie que les médecins vous inciteront à entreprendre en tout dernier recours.

Leur dernière ruse est une technique apparentée au cheval de Troie. Ils trouvent une naïve licorne pleine de vie, au milieu d’un rêve sans aucun rapport avec le cancer, et l’encouragent d’un sourire à s’ébattre dans votre paysage onirique avec de superbes couleurs. En 3D et avec un super son dolby digital 5.1. L’expérience semble si vivace que cela vous réveille à moitié.

« Voilà un rêve vraiment exaltant, » vous dites-vous dans un étrange état de semi-conscience.

Et c’est à ce moment-là que les petits diables du doute ouvrent la porte sur le côté du rêve Licorne et se ruent à l’intérieur pour semer la terreur dans votre esprit à demi-conscient et sans défense.

Mais maintenant je sais comment riposter. L’astuce, c’est de se réveiller, de se lever, même si on se sent totalement épuisé, et de se mettre à lire.

Au début, les mots s’écoulent dans votre cerveau comme un charabia dénué de sens. C’est comme essayer de déclamer de la poésie à une classe d’adolescents blasés et indisciplinés.

Il faut parfois relire la même page trois ou quatre fois mais les jeunes démons finissent par réaliser que vous les ignorez et ils commencent alors à s’éloigner pour chercher quelqu’un d’autre à tourmenter.

Et puis l’aube pointe son nez et tout s’arrête. Vous vous retrouvez alors avec une sorte de gueule de bois psychologique alors que toutes les petites mais douloureuses blessures laissées par les démons du doute commencent à cicatriser.

Comme avec une gueule de bois classique, cela vous rend irritable et de mauvaise compagnie. Si c’est plus comme une énorme cuite, cela peut même prendre plusieurs jours mais cela finit toujours par passer.

Vous êtes alors prêt à boire une nouvelle fois au calice de la vie. Le paysage politique morose lui donne un goût prononcé assez amer mais heureusement pour moi, je suis assez friand des saveurs amères un peu fortes.

La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie !

Question de temps

Dimanche 29 mai

metronome

Du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours eu une aversion pour les pendules au bruyant tic-tac.

Certains se trouvent transportés dans un voyage à travers le temps et la mémoire par une saveur ou une odeur particulière. Proust avait sa Madeleine trempée dans du thé. Pour beaucoup d’entre nous, un air de musique suffit à nous replonger à un moment et un endroit précis.

Pour moi, c’est le son d’une horloge au tic-tac lent.

Cela me ramène dans le salon baigné de soleil de l’appartement de mes grands-parents, à Caen, en Normandie. Mais ce n’est pas vraiment un souvenir agréable. Cela me fait revivre la sensation très précise d’un état émotionnel intense – un sentiment d’ennui et de frustration. Comme l’impression d’être bloqué dans l’infinité du temps – et de l’attente, de l’attente sans fin.

Nous venons juste de déjeuner. C’est dimanche. Quelque part dans l’appartement spacieux, mes grands-parents se reposent. Dehors, il fait un soleil radieux mais la ville semble morte avec cette morosité si typique des villes provinciales françaises, le dimanche après-midi.

Sur un buffet, une horloge de marbre noir massif, marque le temps sans relâche. Je reste assis là, souhaitant que le tic-tac s’accélère afin que ce temps mort passe rapidement, que cette plage d’ennui se termine et qu’il se passe enfin quelque chose, que le monde bouge.

Alors que j’écris ces mots, dans le calme d’un dimanche matin morne à Paris, quelques 50 ans plus tard, j’entends un autre tic-tac, léger mais lancinant. Aujourd’hui le temps ne me paraît pas infini. Aujourd’hui, l’horloge semble décompter les heures.

Elle décompte les secondes, les minutes, les jours, les semaines jusqu’à la première prise de sang, celle qui pourrait éventuellement indiquer que la progression du cancer a été ralentie, voire stoppée.

Mais malheureusement, l’horloge se remettra alors en marche jusqu’au prochain test, jusqu’au prochain verdict. En tant que survivant du cancer, vous ne pouvez jamais être acquitté. Le verdict se résume toujours au sibyllin « preuves insuffisantes ».

Et pourtant l’horloge continue de tourner, décomptant minute après minute, le degré de diminution de mes facultés. Chaque tic-tac semble narguer mes espoirs de plus en plus désespérés que les effets de la radiothérapie s’estompent, que le processus de déclin décadent puisse encore être inversé.

Bien sûr, l’horloge tourne pour nous tous – nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, l’objet d’un compte à rebours. Mais la plupart d’entre nous, la plupart du temps, ne l’entendent pas ou ne l’écoutent pas. Pour un survivant du cancer, il est plus difficile de l’ignorer.

Comme je l’ai déjà expliqué, je ne suis pas proche de la religion, mais je découvre que je développe une valorisation croissante de la foi – j’entends par là la capacité à croire que quelque chose est vrai, même lorsque les sensations et les preuves, telles qu’elles apparaissent, ne cessent de murmurer dans le creux de votre oreille que vous vous trompez.

Mais une preuve est une preuve, n’est-ce pas ? Les faits peuvent être vérifiés.

Malheureusement, au pays de l’incertitude, les choses ne sont pas aussi simples. La vérité, tout comme la beauté, se trouve dans l’œil du spectateur – aussi trouble et peu fiable qu’elle puisse être.

C’est un sublime paradoxe.

La foi et son frère jumeau, l’espoir, seraient en ce moment des compagnons appréciables. Si je pouvais croire un peu plus, alors j’aurais la foi. Si j’étais un peu plus optimiste, alors j’aurais l’espoir.

C’est un peu comme cette vieille blague de la prière : « Mon Dieu, donne-moi la patience – mais donne-la moi tout de suite ! »

Je suppose que la seule solution, c’est d’apprendre à accepter le tic-tac inexorable mais de l’interpréter d’une manière différente. En fait, ce n’est pas un décompte, c’est juste une façon de compter. Chaque tic-tac permet de cocher un nouveau jour sur le calendrier. Un jour nouveau à apprécier, à savourer.

Le tic-tac de l’horloge marque simplement le rythme incontournable de la subtile danse de la vie. Et tout est toujours mieux quand on est dans le rythme.

De nouvelles perspectives

De nouvelles perspectives

Samedi 21 mai

On dit que l’éloignement renforce l’affection. Alors permettez-moi de vous dire à quel point j’apprécie de pianoter sur mon clavier pour communiquer avec vous.

Désolé d’avoir récemment brillé par mon silence, mais l’intensité de ces dix derniers jours, depuis la fin de mon traitement de radiothérapie, ne m’a laissé que très peu de temps pour l’écriture.

Bien que je ne sois pas vraiment parti loin, la fin de mon voyage au pays des rayons ressemblait fort à un retour à la maison au bout d’un périple dans des contrées lointaines.

Et comme toujours, rentrer chez soi après un long voyage vous donne une nouvelle perspective sur les choses.

Cela permet entre autres de réaliser le temps que nous passons à faire des choses certes importantes, mais pas primordiales – comme passer l’aspirateur, faire la vaisselle et gagner sa vie.

Une fois sorti de la routine habituelle, tel projet qui paraissait essentiel et urgent peut sembler tout à coup beaucoup moins important. Il faut alors faire un réel effort pour trouver l’enthousiasme et l’énergie nécessaires.

Le retour permanent au tumulte de la vie quotidienne au pays de l’incertitude apporte de nombreuses joies mais aussi quelques frustrations.

Ne serait-ce pas merveilleux si les gens faisaient tout bien dès la première fois au lieu d’avoir à passer plusieurs appels téléphoniques et envoyer de nombreux courriels pour réparer leurs conneries et obtenir que ce soit enfin fait correctement. Ou alors, c’est peut-être juste que je vieillis !

Physiquement, j’ai l’impression d’accuser plus que mon âge (même si j’espère qu’avec le temps cela va s’estomper).

La sieste m’est devenue essentielle. A défaut, je risque de m’affaler et de m’endormir pour un long sommeil en rentrant chez moi en fin d’après-midi – ce qui réduit ainsi les chances de passer ensuite une bonne nuit et augmente celles de tomber dans un cercle vicieux.

Et quand je suis par monts et par vaux, il me semble que je passe les lieux publics au crible avec l’œil d’une personne plus âgée.

La grogne des intestins a cédé la place à un léger marmonnement, mais la fréquence et l’urgence des appels de la nature impliquent que je passe mon temps à repérer où sont les toilettes les plus proches.

J’avais déjà entendu les gens s’en plaindre mais je prends à présent toute la mesure du scandaleux manque de toilettes publiques dans les centres urbains.

Je récupère assez bien l’endurance physique, mais je me rends compte qu’il faut aménager ici et là des petites plages de repos et faire attention à ne pas passer dans la zone rouge. Si cela arrive, ma batterie risque de se retrouver à plat en une fraction de seconde alors qu’il m’en restait au moins 30%.

Et je ne suis pas beau à voir quand mon écran n’est qu’une ennuyeuse dalle noire où seul le voyant de « charge » est éclairé.

Mais tout cela n’est rien à côté de l’émotion pure que procure la liberté.

Il y a près de quarante ans (gloups !), avec un Pass Euro Rail en poche et quatre billets de dix dollars dans ma botte en cas d’urgence, je suis parti faire un grand voyage à travers l’Europe de l’Est, derrière le rideau de fer.

Après trois semaines fascinantes passées dans la rigueur morne de la Hongrie néostalinienne et de la Roumanie de Ceaucescu, j’ai pris un train de nuit et je suis arrivé en Italie par un beau matin radieux et ensoleillé.

Je fus totalement ébloui, séduit et un peu désorienté.

Soudain, le monde regorgeait à nouveau de couleurs, de publicités, de voitures, de gens bien habillés, de rires, de visages souriants et de musique et puis je redécouvrais ce qu’étaient les voitures toujours plus nombreuses, la cuisine savoureuse, le style, la passion et enfin la vie.

Je sais que je viens juste de fêter mon 57ème anniversaire mais au fond de moi, je revis mes 18 ans.

360 minutes

360 minutes

Mercredi 11 mai Séance n°33

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Le blog d’aujourd’hui sera en deux parties. Ecrites à seulement 360 minutes d’intervalle mais appartenant à deux mondes bien différents.

16 h

headwind

On m’avait bien prévenu, mais je ne m’attendais pas à ce que ça arrive aujourd’hui.

Non, pas aujourd’hui, ce jour tant attendu, le jour de la 33ème et dernière séance de traitement.

Mais là, maintenant, assis dans la salle d’attente de la radiothérapie pour la dernière fois, je n’éprouve aucun sentiment de réussite, ni aucun soulagement.

La sensation enivrante de liberté anticipée hier me fait aujourd’hui défaut.

Pour l’instant, j’ai du mal à identifier mes sentiments alors que je suis assis là, étouffé par une chape oppressante de fatigue. Tout ce que je ressens c’est un sentiment de grand vide et de temps précieux gaspillé – à attendre, encore et toujours.

On m’a averti que la sensation de fatigue pouvait être à son comble après la fin du traitement.

On m’a mis en garde contre la dépression post-traitement – il arrive que l’on commence à ressentir une extrême faiblesse plusieurs semaines, voire des mois, après la radiothérapie.

Mais tous ces conseils (« Ne vous inquiétez pas, c’est tout à fait normal »), vous croyez que ça m’aide pour l’instant ? C’est plutôt le contraire !

Je pense que je vais arrêter d’écrire pour le moment – après tout, je suis toujours sur la route des rayons. Le temps peut changer rapidement.

22h

Victory

Je suis en train d’attendre le bus pour rentrer chez moi.

Six heures plus tard, après un double expresso (un plaisir rare étant donné l’état de mes entrailles), tout plein de commentaires, de sms et de mails fabuleux (merci beaucoup), ainsi qu’une multitude de messages de soutien de la part d’amis de Facebook (sachez que chaque « j’aime » me fait l’effet d’une piqûre revigorante), plus quelques verres de vin et une super conversation autour d’un délicieux dîner (merci Carol et Steve), le monde me semble un endroit beaucoup plus agréable à vivre.

Et c’est la vie d’un survivant du cancer.

Ne paniquez pas si vous vous retrouvez en train de pédaler avec un méchant vent de face et que vos jambes se dérobent. Puisez au fond de vos ressources, demandez qu’on vous aide et attendez que le vent tourne ou que la route fasse un virage.

Quelques mots d’encouragement, un changement de perspective, peuvent faire toute la différence.

D’accord, je suis en liberté conditionnelle mais je suis un homme libre.

Et ça fait un bien fou !

Allez-y, je suis prêt !

Allez-y, je suis prêt !

Mardi 10 mai Séance n°32 (plus qu’une !)

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prison door

Je viens de graver ma 32ème marque sur le mur.

Il ne reste plus qu’un seul lavement dans la boîte.

Demain, ils feront cliqueter leurs clés, puis déverrouilleront la serrure avec un bruit spécial, enchanteur, et je sortirai en clignant des yeux, légèrement étourdi, à la lumière du jour.

Vous pensez peut-être que j’exagère pour que l’on comprenne bien l’image mais je peux vous assurer que (pour une fois), ce n’est vraiment pas le cas.

Demain vers cinq heures, quand je vais terminer ma 33ème et dernière séance, je vais éprouver la même sensation que si j’étais libéré de prison.

Je vais être libre de reprendre le cours de ma vie, libre de voyager, libéré de toutes ces contraintes qui me rappellent quotidiennement mon traitement contre le cancer.

Et je suppose qu’à l’instar de tous les prisonniers sur le point d’être libérés, je suis partagé entre l’enthousiasme et un peu d’appréhension.

La vie à l’intérieur est contraignante et répétitive, mais vous savez quoi faire et où aller. Vous connaissez les rouages du système pour plaire aux gardiens ; vous savez comment marquer ces petites victoires importantes qui vous permettent de prendre momentanément le contrôle.

Là-bas, par-delà la route des rayons, au pays de l’incertitude, les choses sont plus compliquées. Les certitudes rassurantes de la route des rayons feront bientôt place aux vieilles angoisses inextricables. Quand dois-je faire le premier test? Quel en sera le résultat ? Est-ce que le traitement a été efficace ?

Je commence à percevoir la résurgence de toutes les anciennes obligations sur mon timing (merci à tous ceux qui ont été si merveilleusement patients).

Mais vous savez quoi ? Juché ici, sur la dernière crête de sable de la route des rayons, je déclare : « Allez-y, je suis prêt ! »

J’ai trop hâte de me jeter dans la mêlée. Je veux pouvoir disposer à nouveau de ces quatre heures dans ma journée, tous les jours de la semaine. Je souhaite retrouver le tohu-bohu du monde extérieur et revenir à une vie normale.

Même si je ne suis qu’en liberté conditionnelle, je veux être un homme libre.

Un sujet vraiment tabou

Un sujet vraiment tabou

Lundi 9 mai Séance n°31 (plus que 2)

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charging-bull

Je pense que l’on peut dire que nous nous connaissons à présent plutôt bien. Après tout, c’est quand même la 36ème fois que je m’assoie à mon bureau pour vous écrire. (24.794 mots et ce n’est pas fini…)

Bientôt, très bientôt, et heureusement, ce voyage va prendre fin. Je pense donc qu’il est temps de parler d’un sujet vraiment tabou.

Il s’agit bien sûr de la sexualité.

Je me dois d’insister sur le caractère officiel de l’avertissement – cela risque d’être un peu trop explicite pour certaines oreilles chastes.

Mais je pense qu’il est important d’écrire sur le sujet parce que très peu d’hommes atteints d’un cancer de la prostate sont disposés à parler des répercussions de cette maladie sur leur vie sexuelle.

Si vous avez-vous-même un cancer de la prostate, ou si c’est le cas de quelqu’un que vous aimez ou que vous chérissez, j’espère que cela vous aidera à comprendre ce qui risque de vous arriver (ou bien à lui) et peut être ce qui passe à l’intérieur de votre tête (ou de la sienne).

Une mise en garde s’impose avant d’aller plus loin. Je ne peux parler que de mon expérience personnelle. Cette situation est spécifique aux traitements particuliers que j’ai reçus et c’est ma façon à moi de voir les choses. J’imagine qu’un grand nombre d’hommes atteints de ce cancer se reconnaitront à travers mon expérience mais chaque cas est différent.

Si vous avez subi une opération de la prostate (comme ce fut mon cas), deux conséquences sont inévitables.

Tout d’abord, votre sexe sera plus court qu’avant – le processus d’ablation de la prostate implique de raccourcir l’urètre et par conséquent, le pénis.

Ensuite, vous ne pourrez plus jamais éjaculer, de toute votre vie.

La première conséquence ne m’a pas trop dérangé, par contre la seconde, beaucoup plus.

J’ai été stupéfait de voir à quel point cet office, par essence masculin, pouvait me manquer; je pleure la perte de cette manifestation très physique de profonds sentiments charnels et émotionnels.

Et quand on ne peut plus éjaculer, on se rend compte que la nature des orgasmes a changé.

Vous devrez peut-être aussi vous accommoder d’une impuissance temporaire ou définitive. J’ai déjà écrit sur ce sujet auparavant et je ne vais donc pas revenir dessus. J’ai eu de la chance et j’ai récupéré ma fonction érectile.

Mais au cours des mois où je me suis trouvé impuissant, j’ai fait deux découvertes importantes sur la sexualité après une prostatectomie.

Découverte n°1 : Nul n’est besoin d’être au garde-à-vous pour avoir un orgasme.

Découverte n°2 : Pour tirer le meilleur parti de votre nouvelle plomberie et des systèmes de câblage qui y sont reliés, vous devrez vous habituer à un nouveau type d’orgasme.

Parce que si vous vous mettez en quête du paroxysme masculin traditionnel, avec une montée des marches de plus en plus frénétique jusqu’au sommet, avant de vous laisser gaiement dégringoler jusqu’en bas des cascades éclaboussantes, vous risquez d’être plutôt déçu.

La montée est de courte durée et quand vous vous lâchez du sommet, vous découvrez avec amertume que le magnifique torrent d’eau est devenu un petit toboggan dans une pataugeoire. Et en plus, quelqu’un vient juste de vider le bassin !

Mais si vous êtes assez détendu et que vous avez la chance d’avoir une partenaire attentionnée et patiente (peut aussi se mettre au masculin !), et si vous êtes prêt à rechercher des plaisirs notoirement plus féminins, alors vous devriez connaître de magnifiques sensations.

Reconstruire votre vie sexuelle dans l’ombre du cancer de la prostate est un défi à la fois pour vous et pour votre partenaire. Il faut beaucoup d’amour, de patience, et une capacité à rire plutôt que de pleurer sur les embûches inévitables tout au long du parcours.

Certains ont décrit l’impact du cancer de la prostate comme une attaque directe sur l’identité sexuelle.

Pour ma part, et je ne suis pas le seul à le penser, cela équivaut à une attaque directe de votre identité en tant qu’être humain ; sans même parler de l’intensité de votre activité sexuelle, cette dernière constitue une composante majeure de votre identité globale.

Je dirais que la meilleure façon de faire face à une telle attaque, c’est d’être malléable et capable de s’adapter. Il ne faut jamais essayer d’affronter un taureau qui charge – il faut faire un pas de côté pour l’éviter.

Laissez tomber les remparts des anciennes fortifications et construisez plutôt un nouveau bastion avec votre partenaire pour abriter votre amour mutuel.

On garde le cap !

On garde le cap !

Vendredi 6 mai Séance n°30 (plus que 3)

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La publication tardive de ce blog en atteste – nous sommes un peu en phase de relâchement et de détente.

Mais bon, je pense que nous avons le droit de souffler un petit peu. 30 sessions de passées et seulement 3 à venir ! Statistiquement (et vous savez combien j’aime les statistiques douteuses), nous avons déjà fait 90,9% du chemin.

Et nous allons très bien, merci. La fatigue est …. pénible, mais gérable. Les entrailles continuent à grommeler, mais il fallait s’y attendre. Sinon, tout va bien (je touche du bois) et le moral est bon.

A part un ou deux passages à vide, nous avons réussi à garder un bon moral d’un bout à l’autre de ce long, très long voyage (quand nous l’avons débuté, j’avais encore la doublure d’hiver à l’intérieur de ma veste et aujourd’hui, je viens à l’hôpital en bras de chemise).

Alors, voici quelques suggestions pour essayer de continuer à voir la vie en rose, à l’usage de ceux qui démarrent un traitement de radiothérapie.

Elles ne sont pas classées par ordre d’importance – c’est juste l’ordre dans lequel elles me viennent.

Écoutez de la musique. La musique a une merveilleuse capacité à vous réconforter et à vous transporter. Personnellement je préfère de la musique gaie et entraînante, mais si vous avez une passion pour Leonard Cohen, je n’ai rien contre. Tout en écrivant ces mots, je suis en train d’écouter « The Return of The Avener » (Par une curieuse coïncidence, l’un des titres est chanté par Adam Cohen, fils de Leonard, considéré comme le chantre de la musique triste !).

Regardez des photos. Parcourez vos photos pour vous rappeler vos amis et vos proches, et repensez aux bons moments que vous avez partagés avec eux. Sur le mur de ma salle de bain, j’ai disposé une sélection de photos que je regarde chaque matin en me brossant les dents – cela me permet de bien démarrer la journée.

Faites de l’exercice. Essayez de rester actif physiquement – cela permet de secréter des endorphines, ce qui est particulièrement bon pour votre moral – et tout semble prouver que non seulement l’exercice est bon pour votre état de santé général, mais il améliore aussi vos chances de vaincre le cancer de la prostate.

Si vous êtes un adepte des salles de sport et des séances d’entraînement, continuez (mais attendez-vous à devoir diminuer le rythme au fur et à mesure de votre voyage). Si le sport et vous, ça fait deux, efforcez-vous quand même de pratiquer au moins un peu de marche tonique chaque jour, utilisez les escaliers au lieu des escalators ou des ascenseurs, etc.

Et continuez à faire vos exercices de plancher pelvien. Ils vous aident à éviter les fuites et contribuent à préserver votre fonction érectile. Cela semble vraiment très efficace dans mon cas. Plus d’infos ici.

Deux choses qu’il vaut mieux éviter cependant: faire du vélo sur une selle trop dure (attention aux zones sensibles) et la natation (il faut préserver votre peau pendant la radiothérapie et l’eau chlorée des piscines est apparemment à éviter). Les infirmières du service vous donneront une crème neutre pour traiter votre peau ; l’appliquer trois fois par jour est un peu une corvée, mais, touchons du bois, cela m’a bien protégé.

Occupez-vous. Il est probablement préférable d’essayer de réduire vos activités professionnelles au minimum nécessaire. Mais conserver des tâches plutôt légères semble une bonne idée. Et pourquoi pas commencer à écrire un blog !

Tenez-vous informé. Le monde continue de tourner en dehors de vous – restez en contact avec lui. Il est possible que les nouvelles soit déprimantes donc c’est à vous de décider si vous souhaitez suivre l’actualité (j’avoue être moi-même un « newsivore »). Mais chaque semaine sortent de nouveaux films, des pièces de théâtre, des expositions, des livres et de la musique. Profitez-en !

Voyez du monde. Arrangez-vous pour rester en contact avec vos amis. J’ai trouvé cela plus pratique d’essayer de donner rendez-vous près de l’hôpital, après les séances, pour bavarder en partageant une tasse de thé. (J’en profite pour remercier tous ceux qui ont su trouver un moment pour moi.) Cela fait du bien de parler de ce que vous ressentez mais aussi de discuter de tout ce qui se passe dans le vaste monde.

Soyez indulgents envers vous-même. Il circule beaucoup d’informations très contradictoires pour tous les patients atteints du cancer sur ce que vous devriez ou ne devriez pas manger. Je ne vais pas entrer dans ce débat. Tout ce que je conseillerais, c’est d’essayer d’avoir une alimentation saine, mais inutile de vous culpabiliser. Si vous mangez des choses que vous appréciez, sans excès, cela vous fera du bien.

Reposez-vous. La radiothérapie et les déplacements quotidiens à l’hôpital vont vous fatiguer. J’ai pris l’habitude de faire une petite sieste tous les jours, en début d’après midi, confortablement allongé sur le canapé, et j’y tiens !

Il y aura des moments pénibles. A certains moments, votre moral risque de flancher. C’est à peu près inévitable. Ne paniquez pas. Sollicitez l’aide bienveillante de vos proches, de votre famille et de vos amis. Et n’oubliez pas, les heures les plus sombres sont celles juste avant l’aube. Vous saurez instinctivement quand vous aurez touché le fond et, à partir de là, vous ne pourrez que remonter.

Voilà, c’est tout – bonne chance pour votre voyage. Et rappelez-vous que ces conseils m’ont été personnellement bénéfiques mais que d’autres choses vous conviendraient peut-être mieux. Essayez d’y penser à l’avance. Tout ce qui peut vous aider à prendre le contrôle est un atout.